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GAUCHE DÉMOCRATIQUE & SOCIALE

2014, année Jaurès Economie Théorie Histoire

République et socialisme chez Jaurès

Nous poursuivons la publication d’articles sur Jaurès. Celui-ci est paru dans la revue Démocratie&Socialisme de février. Vous pouvez retrouver l’ensemble des articles parus dans le dossier Jaurès de notre site.

Le titre de ce quatrième volet du « Cycle Jaurès » que propose Démocratie Socialisme à l'occasion du centenaire de l'assassinat du tribun socialiste a de quoi faire frémir. Il s'agit en effet davantage, à première vue, d'un sujet de composition académique que du thème d'un article publié dans une revue tournée vers l'action. Un lecteur averti pourrait croire que ce qui suit se réduit à un exercice de style où fleuriraient les citations jauressiennes rebattues depuis dans les réunion de section et les grandes messes du PS, ainsi que du reste de la gauche. Refusant de verser dans l'hagiographie, nous nous efforcerons et nous contenterons ici de voir en quoi le rapport problématique entre république et socialisme est au cœur du parcours du fondateur de la SFIO.

De la république démocratique à la république sociale

Face à la mémoire socialiste de Jaurès qui, à trop faire de lui un précurseur et un visionnaire, l'arrachait à son milieu, il faut rappeler que le tribun de Carmaux était avant tout un homme de son temps. Comme tous ses camarades de renom, l'aspiration la plus profonde de Jaurès était l'instauration de la république sociale, cette « Sociale » qui avait été rêvé par les Communards et dont l'établissement définitif devenait alors jour après jour plus plausible. Comme le rappelle bien J.-G. Haupt, les socialistes de la fin du XIXe siècle « ne rejetaient nullement la république politique, qu’ils voulaient en fait, conformément aux idées de Jaurès, élargir aux dimensions d’une république sociale ». D'ailleurs, c'est au nom de tous les groupes socialistes dont l'unification lui paraissait alors si proche que Jaurès écrit dans la Dépêche de Toulouse du 25 septembre 1893, que le socialisme français se vivait comme « passionnément républicain ».

La singularité de Jaurès sur ce point, c'est qu'il était personnellement venu au socialisme par la république, contrairement à la plupart des ténors socialistes de la Belle Époque. Le jeune député gambettiste qu'il était au milieu des années 1880 voulait de toutes ses forces le triomphe de la souveraineté populaire contre les puissances du passé. C'est en œuvrant à ce combat qu'il entrevit que l'humanité, même affranchie des entraves persistantes de l'Ancien régime, ne serait pas libérée de toutes ses chaînes tant que les possédants pouvaient impunément imposer leur volonté aux travailleurs. Jaurès croyait avec d'autant plus d’opiniâtreté que la république démocratique aboutirait à la transformation sociale que son parcours personnel validait en quelque sorte cette intuition fondamentale. C'est sûrement pour cela que Jaurès incarnait davantage aux yeux du peuple la croyance en la « Sociale » qu'un Vaillant, pourtant viscéralement attaché lui-aussi à la république. Le tribun de Carmaux avait plus que quiconque conscience des potentialités transformatrices qui se dissimulaient dans les profondeurs de l'idéal républicain. Ainsi, à la fin de l'année 1892, Jaurès préconisait-il à ses camarades, toujours dans les colonnes de la Dépêche, de ne pas négliger « les forces immenses qui [étaie]nt contenues, comme à l'état latent, dans le mot de République, et [de les faire] se dégager au profit du socialisme, en montrant que celui-ci est aujourd'hui, pour la République, la sauvegarde nécessaire aussi bien que la conclusion inévitable ».

À l'apogée de son art oratoire, c'est cette vérité que Jaurès tint à rappeler du haut de la tribune de la Chambre, dans son célèbre discours du 21 novembre 1893. « Au moment même, affirme-t-il, où le salarié est souverain dans l’ordre politique, il est dans l’ordre économique réduit à une sorte de servage. Au moment où il peut chasser les ministres du pouvoir il est, lui, sans garantie aucune et sans lendemain, chassé de l’atelier ». La conclusion du député socialiste est implacable. « C’est parce que le socialisme apparaît comme seul capable de résoudre cette contradiction fondamentale de la société présente, [...] c’est parce qu’il veut que la République soit affirmée dans l’atelier comme elle est affirmée ici ; c’est parce qu’il veut que la nation soit souveraine dans l’ordre économique […] comme elle est souveraine dans l’ordre politique, c’est pour cela que le socialisme sort du mouvement républicain ».

Illusions contre illusions : le Jaurès de la « défense républicaine »

Cette profession de foi faisant du socialisme l'avenir logique de la république démocratique, véritable fil à plomb théorique de Jaurès dans son action publique, ne le prémunit pas contre certains errements. Ou plutôt, fort de cette conviction profonde, le tribun de Carmaux a pu parfois confondre lutte acharnée pour l'instauration de la « Sociale » et défense inconditionnelle de cette forme républicaine dégradée qu'était la république bourgeoise réellement existante. À l'été 1899, malgré de multiples hésitations, Jaurès se décida à soutenir l'entrée de son camarade Millerand dans le gouvernement Waldeck-Rousseau, dit « de défense républicaine », lorsque le péril factieux semblait emporter un régime chahuté par les derniers soubresauts de l'affaire Dreyfus. Les guesdistes et les amis de Vaillant en profitèrent pour rompre avec le camp jaurresiste en publiant un manifeste extrêmement virulent.

Ce manifeste affirmait notamment que le socialisme devait rester un « parti d'opposition [...] n’envoyant des [sien]s dans les parlements et autres assemblées électives qu’à l’état d’ennemis, pour combattre la classes ennemie et ses diverses représentations politiques ». Ce texte, violent et caricatural au point qu'il fut rejeté majoritairement par la base du POF et du parti vaillantiste, fut balayé d'un revers de la main par Jaurès, dans la Petite République du 24 juillet 1899, par l'apostrophe suivante : « voudriez-vous donc que la République fut sauvée sans que vous combattiez au premier rang » ? Un mois plus tôt, c'était déjà le défenseur inconditionnel de Millerand qui parle lorsqu'il écrit dans les mêmes colonnes que, quand « la république bourgeoise, à l'heure où elle se débat contre la conspiration militaire qui l'enveloppe, proclame elle-même qu'elle a besoin de l'énergie socialiste, c'est un grand fait, une date historique, et un parti audacieux, conquérant, ne doit pas [...] négliger ces offres du destin ».

Rendu en partie aveugle par sa volonté de défendre les institutions face à un péril militaro-monarchiste qu'il surestimait largement, Jaurès ne semble jamais s'être demandé, dans ces heures graves, si le gouvernement Waldeck-Rousseau où siégeait Galiffet, un des bourreaux de la Commune, avait réellement la volonté et la capacité de gouverner contre les factieux. A ce titre, il faut reconnaître l'acuité de l'analyse de Vaillant convaincu pour sa part que le nouveau cabinet, malgré son nom, ne pouvait mener une politique authentiquement républicaine. Jaurès, exalté, confondait manifestement soutien inconditionnel à la politique gouvernementale et opposition résolue, mais constructive, qui n'empêchait aux socialistes, ni de voter à la Chambre d'éventuelles mesures favorables aux salariés, ni d'exercer le pouvoir à des niveaux où ils étaient majoritaires et ne risquaient donc pas de corrompre leur idéal dans des alliances discutables et des demi-mesures coupables.

À partir de 1902 et pour près de trois ans, les amis de Jaurès se maintiennent dans la majorité républicaine sans pour autant participer au gouvernement. Pour contrer les attaques des doctrinaires regroupés dans le PSdF, Jaurès leur oppose systématiquement l’œuvre des gouvernements républicains. Ainsi, en 1903, évoquant la future séparation de l’Église et de l’État, il pose aux partisans de Guesde et de Vaillant la question suivante. « Qui osera dire, parmi les socialistes, qu'aller vers ce but, c'est égarer le prolétariat ? Qui osera dire que la lutte contre le cléricalisme [...] n'est pas une partie de la lutte sociale » ? Personne évidemment. Mais c'était oublier un peu vite que la majorité « républicaine » qu'il soutenait depuis quatre ans déjà n'avait brisé ni les congrégations religieuses, ni les officiers factieux, et qu'elle n'avait cessé de faire du pied à la droite cléricale pour se libérer de son alliance encombrante avec les socialistes « ministériels ». Célébrer la défense de la république permettait à bien des égards à Jaurès de camoufler le lent pourrissement d'un regroupement parlementaire circonstanciel qui n'a jamais su mener une politique républicaine hardie.

Universalisme républicain et universalisme socialiste

Il serait toutefois erroné de passer à perte et profit l'ensemble des réflexions jauressiennes sur le lien indissoluble qui existe entre république et socialisme au prétexte que leur auteur a pu instrumentaliser un temps ce lien à des fins politiques. On ne peut résumer Jaurès à la seule l'époque de la « défense républicaine ». Pas plus qu'on ne peut le réduire qu'à n'être un simple héritier des démocrates sociaux du XIXe siècle considérant la « Sociale » comme l'accomplissement nécessaire de la république. Jaurès, en réalité, innove. Ainsi, dans les premières lignes de sa profession de foi pour les élections législatives de 1906, le leader de la jeune SFIO proclame que « sans la république, le socialisme est impuissant [et que] sans le socialisme, la république est vide ». La formule est peut-être nouvelle, mais cette conviction est extrêmement ancienne chez Jaurès. Depuis les années 1890 en effet, il considère que la république est le cadre idoine pour que la lutte des classes, fait attesté dans toutes les sociétés fondées sur la division entre propriétaires et travailleurs, puisse se déployer sans entraves et permettre au socialisme d'être autre chose qu'un rêve. En 1901, au plus fort de la crise l'éloignant des anti-ministériels, dans un article précisément intitulé « République et socialisme », Jaurès, commentant un passage où Engels affirme que « la république démocratique […] est la forme spécifique de la dictature du prolétariat », déclare que la république est donc « la forme politique du socialisme. Elle l’annonce, elle le prépare, elle le contient même déjà en quelque mesure, puisque seule elle y peut conduire par une évolution légale, sans rupture de continuité ».

Nous sommes là au cœur de cette « évolution révolutionnaire » que préconisait fiévreusement Jaurès en empruntant à Marx une de ses admirables formules. Si, en 1901, Jaurès utilisait Engels pour disqualifier des chefs du PSdF se présentant comme les seuls héritiers des fondateurs du socialisme scientifique, il n'en reste pas moins que cette préparation du socialisme dans la république, assurant une transition aussi pacifique que possible entre le capitalisme et le collectivisme, était le noyau dur de la pensée jauressienne depuis près de 10 ans. En mai 1892, il écrivait par exemple, dans la Dépêche, qu'il lui paraissait impensable « que l'on puisse et que l'on doive abolir par des mesures législatives directes la rente du capital sous ses diverses formes. [...] Ce que nous voulons, affirmait-il, c'est organiser un ensemble d'institutions, mutualité universelle, crédit démocratique, fédération ouvrière et fédération paysanne, qui préparent peu à peu une société nouvelle où le salariat sera aboli [...] : c'est cette société nouvelle qui, en poussant, fera tomber la vieille société capitaliste comme sur certains arbres, c'est la feuille nouvelle qui, en poussant, fait tomber la feuille morte ».

Jaurès savait également gré à la république, issue de la Révolution française, d'avoir constitué une première ébauche d'universalisme concret. Historien à ses heures, il se plaisait à rappeler que la république de l'An II avait été un régime universel qui chassait de son sein les traîtres et les mauvais citoyens, mais qui savait, de Miranda à Thomas Paine, accueillir les patriotes du monde entier. Jaurès estimait, notamment dans son premier édito du journal qu'il avait tenu à appeler L'Humanité, que cet universalisme incomplet et inachevé ne pourrait se réaliser qu'en abolissant le régime capitaliste qui, non content de diviser de l'intérieur les Nations, les opposait les unes aux autres. Les germes d'une humanité unie et fraternelle, semées par le christianisme, la Réforme, puis par les Lumières et la Révolution française, qui avaient commencé à germer grâce à l’œuvre de libération des consciences qu'était la république, ne pouvaient selon lui éclore totalement que sous le soleil socialiste. Jaurès, conscient de la justesse de son combat devant l'histoire universelle, ne faisait pas dans la provocation quand il lança, en 1910, aux députés bourgeois que, des foyers d'humanité qui avaient brûlé dans le passé, les socialistes avaient « pris la flamme » et qu'ils n'en avaient gardé, eux, « que les cendres ». Il considérait simplement, avant Rosa Luxemburg, que l'avenir de l'humanité hésitait entre le socialisme et la barbarie.

Cent ans après sa mort, nous sommes fiers de porter en nous la conviction la plus profonde de notre Jaurès : le socialisme est l'avenir du monde, envers et contre tout.

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