GAUCHE DÉMOCRATIQUE & SOCIALE

2014, année Jaurès Economie Théorie Histoire

« On a tué Jaurès » !

À l'occasion du centenaire de la mort de Jean Jaurès, la revue Démocratie Socialisme a commencé la publication d’une série d’articles sur le martyr de juillet 1914. Nous reproduisons ici l’article paru dans la revue D&S n°216.

Ce 31 juillet 1914, dans la torpeur d'une chaude soirée d'été, deux coups de feu retentissent dans le bas de la rue Montmartre. Puis on entend un cri de femme, déchirant le silence qui vient de s'abattre sur les boulevards : « ils ont tué Jaurès » ! Le médecin arrivé à la hâte ne peut que constater le décès. L'infatigable apôtre de la paix vient de rendre son dernier souffle. Jaurès n'est plus, mais sa légende, elle, n'en est qu'à ses débuts. Nous y reviendrons abondamment à la rentrée, mais non sans avoir ici, à la veille du centenaire de son assassinat, narré le dernier combat de notre Jean : celui qu'il mena jusqu'au bout contre la barbarie impérialiste.

Jaurès en juillet

Au début de l'été 1914, l'Europe respire. Le risque de déflagration générale se dissipe depuis quelques mois avec la fin des guerres balkaniques. Même quand l'archiduc François-Ferdinand, qui n'est autre que l'héritier de la couronne austro-hongroise, se fait assassiner à Sarajevo par un nationaliste serbe, le 28 juin, les opinions publiques européennes ne basculent pas dans la psychose, persuadées qu'une fois encore, la plus élémentaire prudence forcera les gouvernements à sauver la paix. Pour beaucoup, l'attentat de Sarajevo n'est rien de plus qu'un navrant drame dynastique. Dans son discours de Rochefort, prononcé le 5 juillet 1914, mais resté longtemps inédit, Jaurès se fait écho de ce sentiment quand il rappelle à son auditoire que « depuis dix ans, il n'y a pas une année où ne se répande la rumeur de la guerre imminente ».

Le congrès extraordinaire de la SFIO, qui se tient à Paris du 14 au 16 juillet, est à replacer dans une autre forme de routine. Depuis la première crise marocaine de 1905-1906, les socialistes européens avaient pris conscience de la montée des rivalités inter-impérialistes, notamment dans les colonies, et s'étaient efforcés de Stuttgart à Bâle, entre 1907 et 1912, de préciser leur position commune en cas de déflagration générale. Mais la montée insidieuse des tendances chauvines et opportunistes dans nombre de partis de l'Internationale rendait de plus en plus hypothétique l'application des résolutions adoptées lors de ces trois derniers congrès.

En vue du congrès de la SFIO, Jaurès modifie substantiellement la motion anti-guerre adoptée à Copenhague, en 1910, sur proposition d’Édouard Vaillant et de l'Anglais Keir Hardie. « La grève générale ouvrière, surtout dans les industries qui fournissent à la guerre ses instruments » devient « la grève générale simultanément organisée dans les pays intéressés ». Par ailleurs, fidèle à ses conceptions, le leader de la SFIO insiste dans sa version pour mentionner comme issue possible de l'agitation ouvrière « le recours à l'arbitrage ». La motion Jaurès l'emporte certes en regroupant 1690 voix derrière d'elle, mais son adoption est loin d'être unanime. En effet, s'inscrivent en contre 1174 mandats, essentiellement venus des gros bataillons guesdistes, hostiles de longue date à la grève de masse et persuadés, à l'instar de leur chef, que « si on fait la grève générale, on ne court pas à la frontière [et que] si on court à la frontière, on ne fait pas l'insurrection ».

La motion adoptée par la SFIO à la mi-juillet 1914 se situait largement en-deçà du texte originel de 1910, sans parler de l'amendement Luxembourg-Lénine-Martov voté en 1907 à Stuttgart qui appelait les partis socialistes, au cas où la guerre éclatait, à hâter « la chute de la domination capitaliste ». La réaction à droite est pourtant unanime : « haute trahison » déclare-t-elle à l'unisson de L'Action française. Jaurès s'explique dans les colonnes de L'Humanité, le 20 juillet 1914. En réponse aux guesdistes, il signale que sa motion « préserve les nations les plus généreuses et les plus audacieusement humaines d'une action inorganique et unilatérale ». Car si elle vise bien « le recours à la grève générale préventive, elle affirme aussi et catégoriquement la simultanéité nécessaire de l'action dans tous les pays menacés d'un conflit ». Ici, le tribun s'adresse encore davantage, dans la perspective du congrès international d'août, au SPD, viscéralement hostile à toute aventure qui pourrait lui faire perdre son audience patiemment gagnée au grand jour, depuis des décennies, au sein de la société impériale. Le professeur Aulard le comprend fort bien, lui qui écrit dans l'Aurore -l'organe du radicalisme- que « si les Allemands votent la motion Jaurès, il y aura quelque chose de changé dans le monde ».

Au bord de l'abîme

Tout bascule le 23 juillet, jour où est publié l'ultimatum autrichien à Belgrade. À Vienne, les faucons sortent du bois et le danger du guerre, jusque là jugé lointain, devient subitement un péril imminent. Fait nouveau, le 25 juillet, lors de son fameux discours de Vaise, qu'il entame une demi-heure après avoir pris connaissance de la note autrichienne, Jaurès s'exprime « avec une sorte de désespoir », comme si l'issue guerrière était maintenant inéluctable. « Si la tempête éclatait [...], affirme-t-il, nous aurons le souci de nous sauver le plus tôt possible du crime que les dirigeants auront commis et, en attendant, s'il nous reste quelques heures, nous redoublerons d'efforts pour prévenir la catastrophe ». Le 27 juillet, rentrant à Paris, c'est en internationaliste que s'exprime Jaurès, insistant sur la perspective que constitue la proposition de médiation anglaise, mais aussi en militant ayant « le souci de la France ». En effet, depuis Dijon où il s'entretient au téléphone avec la rédaction de L'Humanité, il s'écrie : « en ce moment, pas une ligne d'où l'étranger puisse conclure à l'infériorité de notre état militaire ». Le soir, à la Commission permanente de la SFIO, Jaurès se dit persuadé que « le gouvernement français, dans la crise présente, a la souci très net et très sincère d'écarter ou d'atténuer les risques du conflit ».

C'est à Bruxelles, lors du Bureau socialiste international (BSI) du 29 juillet, que Jaurès commence à tourner. Il se dit en parfait accord avec le président du SPD, Haase, qui vient de proposer d'avancer le congrès de l'Internationale du 23 au 9 août et de le convoquer à Paris, et non dans une Vienne en guerre depuis la veille. Il déclare : « le cabinet actuel est partisan de la paix et […] s'efforce de convaincre la Russie qu'elle ne doit pas intervenir dans le litige austro-serbe ». Le soir, lors du meeting public, Jaurès assure son auditoire des intentions conciliatrices du gouvernement Viviani, mais il ajoute cette phrase prophétique « si, par malheur, la Russie n’en tenait pas compte, notre devoir est de dire : "Nous ne connaissons qu'un traité ; celui qui nous lie à la race humaine ! Nous ne connaissons pas de traités secrets" ». Si, avant de repartir vers Paris, il confie au Belge Vandervelde que « les choses ne peuvent pas ne pas s'arranger », reste qu'il aurait répondu au jeune Charles Rappoport, l'interrogeant sur l'appétence du président Poincaré, notoirement chauvin, pour défendre la paix, que, dans son discours rassurant, il ne « parl[ait que] du ministère »...

De retour à Paris, le 30 juillet à 17 h, Jaurès participe à une réunion visant à préparer dans l'urgence le congrès international, puis à la délégation socialiste se rendant auprès de Viviani vers 20 h. Le manœuvrier Président du conseil apaise Jaurès sur l'attitude de la France à l'égard de la Russie et sur l'application du fameux « carnet B » qui prévoyait l'emprisonnement de tout opposant en cas de mobilisation. Le leader de la SFIO ne pouvait pas savoir que son ancien ami venait d'envoyer un télégramme de soutien à la Russie à l'ambassadeur de France à Saint-Pétersbourg et que ce dernier avait en outre tu à l'entourage du Tsar les timides réserves qui y étaient exprimées. En sortant de cette audience de dupes, Jaurès confie à ses camarades que, s'ils étaient aux affaires, les socialistes ne pourraient « pas faire mieux pour éviter que la France soit rendue responsable de la guerre »... Cette illusion, Jaurès passera sa dernière journée à la dissiper, donnant ultimement tout son sens à la haine inexpiable que lui vouaient les nationalistes depuis tant d'années.

Un torrent de haine contre Jaurès

Les coups de feu qui retentissent le 31 juillet 1914 ont en effet été précédés d’un véritable déchaînement contre Jaurès. Le député de Carmaux est une cible régulière de la presse de droite depuis des années, mais un cap a été franchi après la campagne menée par les socialistes contre la loi des Trois ans en 1913. L’internationalisme jauressien et son opposition farouche au militarisme, en même temps que sa main constamment tendue aux travailleurs de toute l’Europe, en font l’homme à abattre. Même Charles Péguy, son ancien ami des temps héroïques du dreyfusisme, va jusqu’à écrire : « dès la déclaration de guerre, la première chose que nous ferons sera de fusiller Jaurès ». C’est dans les colonnes de L’Action française que l’on trouve les attaques les plus violentes. Le dirigeant socialiste a déjà trouvé sur son chemin le courant royaliste et antisémite dirigé par Charles Maurras. Violemment antidreyfusarde, L’Action française a jeté toutes ses forces dans le combat contre le capitaine juif. Elle voue une haine tenace au mouvement ouvrier qui représente à ses yeux « l’Anti-France ». On trouve sous la plume de Maurras des appels à peine voilés au meurtre. Il écrit notamment qu'il convient de « citer Jaurès non seulement comme un agitateur parlementaire funeste, mais comme l’intermédiaire entre la corruption allemande et les corrompus de l’antimilitarisme français. Il serait bien de ne pas perdre de vue ce traître ».

Jaurès est également la cible régulière de Maurice Barrès. Chef de file d’un nationalisme de plus en plus agressif, il est l’un des plus farouches adversaires du leader socialiste à la Chambre des députés. Lors du débat parlementaire sur la loi des Trois ans, il déclare que « la pensée de Jaurès est allemande plutôt que française ». Dans les journaux de droite, le leader de la SFIO est presque quotidiennement désigné comme « Herr Jaures ». Il est sans cesse dépeint sous les traits d’un traître à la patrie, d’un ennemi de l’Armée française et présenté comme un homme vendu à l’Allemagne. Alors qu’une partie de l’identité politique républicaine française s’était construite depuis 1870 sur la Revanche à venir contre la Prusse, faire de Jaurès un agent allemand constituait, pour la droite, une stratégie redoutable.

Lorsqu'au cœur de l’été 1914, la machine guerrière s’emballe, le déferlement de haine contre Jaurès a préparé les esprits à l’irréversible qui survient dans la soirée du 31 juillet. Les appels au meurtre et les articles haineux ont incontestablement créé un climat favorable au geste meurtrier de Villain. Jusqu’à son dernier souffle, Jaurès déploie son énergie à conjurer une catastrophe de plus en plus imminente. La dernière journée du dirigeant socialiste est toute entière tournée vers cet objectif grandiose, mais encore à portée de main. À peine sorti de son audience avec Viviani, le 30 au soir, Jaurès signe ce qui sera son dernier article dans l’Humanité, qu’il conclut ainsi : « ce qui importe avant tout, c’est la continuité de l’action, c’est le perpétuel éveil de la pensée et de la conscience ouvrière. Là est la vraie sauvegarde. Là est la garantie de l’avenir ».

La dernière journée : lutter jusqu’au bout !

Au matin du 31, il reçoit chez lui, à Passy, son ami Lévy-Brühl. Cette entrevue montre, s’il en était besoin, les liens solides qui unissent Jaurès aux intellectuels les plus novateurs de son temps. Après cette discussion, le député du Tarn se rend au Palais Bourbon où il retrouve plusieurs collègues du groupe socialiste. L’Allemagne vient de lancer un ultimatum à la France. Jaurès, accompagné de ses proches, tente une dernière démarche auprès de Viviani. La délégation est reçue par Abel Ferry, neveu de Jules et sous-secrétaire d’État aux affaires étrangères. Jaurès comprend alors que le gouvernement est d’ores et déjà dans une logique de guerre et ses dernières illusions sur Viviani tombent. Selon le témoignage de Renaudel, à la fin de l’entretien, le tribun s’écrie : « nous allons vous dénoncer, ministres à la tête légère, dût-on nous fusiller ! ». Plus que jamais déterminé à se battre, Jaurès regagne alors les bureaux de l’Humanité pour y préparer un article vengeur mettant le ministère face à ses responsabilités. Il pense qu’il est encore possible d’en appeler aux travailleurs de toute l’Europe qui n’ont aucun intérêt au déclenchement d’un confit dont ils seront les premières victimes.

Vers 21 heures, l’article n’est pas encore bouclé, le dirigeant socialiste et ses amis politiques se rendent pour dîner au café du Croissant situé rue de Montmartre à deux pas du journal. Longuet, Renaudel, Louis Dubreuil ainsi que l’instituteur syndicaliste Amédée Dunois accompagnent Jaurès dans ce café où il a ses habitudes. Il s’installe dos à la fenêtre. La dizaine de convives échangent sur le contenu de l’article que prépare Jaurès pour le lendemain. À 21 heures 40, le repas touche à sa fin quand éclate soudain deux coups de feu. Une balle a touché Jaurès à la nuque, il s’écroule sur la banquette de moleskine. Le fameux « on a tué Jaurès » retentit alors dans la chaude nuit parisienne. On arrête l’assassin sans difficulté, il est aussitôt déféré au commissariat et interrogé. Âgé de 29 ans, il refuse d’abord de décliner son identité, puis fait une courte déclaration : « si j’ai commis cet acte, c’est parce M. Jaurès a trahi son pays en menant campagne contre la loi des Trois ans ». C’est presque un décalque d’un article de l’Action française… Après cette déclaration, Raoul Villain, identifié grâce un télégramme resté dans sa veste, se mure dans le silence et reste évasif sur la provenance de la grosse somme d’argent que l’on retrouve sur lui. Né à Reims en 1885, jeune homme instable et dépressif, il s’est d’abord engagé dans le mouvement démocrate-chrétien « le Sillon », avant de se radicaliser et d’adhérer à « Ligue des jeunes amis de l'Alsace-Lorraine ». Ce discret groupuscule ultranationaliste a jusque-là peu fait parler de lui. Doit-on en conclure que cette Ligue ne porte aucune responsabilité dans le passage à l’acte de Villain ? Il est impossible de considérer que celui-ci ait agi hors du contexte de haine décomplexée entourant celui qui incarnait l’entente internationale des peuples contre les chauvinismes déchaînés.

À l’annonce de la mort de Jaurès, on note une grande effervescence dans les quartiers populaires du Nord et de l’Est parisien. Une manifestation s’organise à Ménilmontant, mais elle est aussitôt dispersée par la police. Ce rassemblement ouvrier avorté et l’attitude des dirigeants de la SFIO et de la CGT annoncent déjà le ralliement à l’Union sacrée et le soutien honteux du mouvement ouvrier officiel à l’effort de guerre.

« Si par malheur ils survivaient, C´était pour partir à la guerre, C´était pour finir à la guerre, Aux ordres de quelque sabreur, Qui exigeait du bout des lèvres, Qu´ils aillent ouvrir au champ d´horreur, Leurs vingt ans qui n´avaient pu naître, Et ils mouraient à pleine peur, Tout miséreux oui notre bon Maître, Couverts de prêles oui notre Monsieur, Demandez-vous belle jeunesse, Le temps de l´ombre d´un souvenir, Le temps de souffle d´un soupir ; Pourquoi ont-ils tué Jaurès? »

Jacques Brel, Jaurès, 1976.

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