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GAUCHE DÉMOCRATIQUE & SOCIALE

Economie Théorie Histoire

L’évolution du rapport de force social depuis 1970

Le précédent article est revenu sur l’expansion mondiale du salariat, due en très grande partie à l’essor du salariat en Asie. Il a également pointé la « grande convergence » du salariat mondial. Mais si cette tendance à l’homogénéisation des salaires et des conditions de travail s’appuie sur des améliorations très significatives pour les nouveaux salariés, elle reflète également la stagnation du salariat dans les pays avancés et le déclin du rapport de force social que l’on peut y constater depuis la fin des années 1970.

La cause fondamentale de ce déclin est la même maturation capitaliste qui a permis au salariat de devenir la classe sociale majoritaire dans ces sociétés depuis quelques décennies. Cette maturation s’exprime d’abord dans l’évolution du volume de moyens de production total rapporté au travail total des salariés qui les manient – ce que Marx appelait la composition organique du capital. Les calculs d’économistes marxistes – comme Dominique Lévy et Gérard Duménil en France – montrent que ce ratio a plus que doublé aux États-Unis et plus que quadruplé en Europe (partant d’un niveau plus bas) entre l’immédiat après-guerre et la fin des années 1970.

Depuis quarante ans, le ratio continue à augmenter, mais à des rythmes beaucoup moins rapides, ce qui se reflète également dans le ralentissement généralisé de la croissance de la productivité du travail dans les pays avancés.

Graphique 1 : Ratio capital-travail (en milliers de dollars de 1990 par heure) aux États-Unis et en Europe (Allemagne, Royaume-Uni et France)

 Recompositions

Cette évolution traduit une impressionnante augmentation de la productivité du travail. Ainsi, beaucoup moins d’heures de travail sont nécessaires aujourd’hui par rapport à il y a cinquante ans pour produire une marchandise donnée. C’est cette évolution qui se trouve, d’abord et avant tout, derrière le phénomène appelé communément désindustrialisation (la diminution de l’emploi industriel et de la part de la production industrielle dans le PIB) dans les pays avancés, mais aussi derrière la montée en puissance de l’emploi dans les services.

À ce phénomène doit s’ajouter la quasi-disparition de certains secteurs emblématiques du salariat de la fin du XIXe siècle et de la première moitié du XXe : les charbonnages et le textile en premier lieu. La disparition du premier est due au développement d’autres sources d’énergie (pétrole, gaz, nucléaire) tandis que pour le textile, la forte réduction des effectifs reflète la spécialisation de la production des pays avancés dans le textile haut de gamme et le recours croissant aux produits des pays en voie de développement pour le textile bas et moyen de gamme.

Mais cette diminution relative de l’industrie dans l’économie totale s’est aussi traduite par l’apparition dans les années 1980 d’un chômage de masse plus ou moins persistant, dans la mesure où la croissance de l’emploi dans les services ne permettait pas de compenser les pertes dans l’industrie.

L’arrivée du chômage de masse

L’apparition de ce chômage de masse a alimenté ce que Marx, à nouveau, appelait « l’armée industrielle de réserve » et fait basculer le rapport de force sur le marché crucial de la force de travail en faveur du patronat et au détriment des salariés, en particulier les moins qualifiés.

Ce basculement du rapport de force est une donnée fondamentale de la situation politique qui prend forme dans les pays avancés depuis le début des années 1980. Elle a pour conséquences l’affaiblissement des organisations de classe – les syndicats – et le recul de la combativité du salariat dans son ensemble d’une part, le creusement des inégalités – à la fois entre salariat et capital et au sein du salariat lui-même– d’autre part.

Le déclin des organisations de classe

La première manifestation de l’affaiblissement syndical se lit dans les données de la syndicalisation. Le graphique 2 montre ce qui est véritablement un effondrement continu de la syndicalisation dans les pays de l’OCDE. Même si États-Unis, Europe et Japon commencent cette période avec des niveaux de syndicalisation variés, la tendance est partout la même1.

 

En réalité, le déclin de la syndicalisation est plus important qu’il n’y paraît dans cette figure parce qu’avec le vieillissement général de la population, il y a également un vieillissement des effectifs syndicaux et une augmentation de la part des retraités syndiqués dans le total des salariés syndiqués.

L’effondrement de la syndicalisation est lié au déclin, voire la disparition des secteurs d’activité qui étaient fortement syndicalisés (les charbonnages étant le meilleur exemple, mais la sidérurgie et la métallurgie en sont de bons aussi) et la montée de secteurs nouveaux dans les services qui emploient une force de travail non qualifiée (la grande distribution, l’hôtellerie et la restauration) et qui dans certains cas peuvent s’apparenter à de véritables déserts syndicaux.

En même temps que s’est effondrée la syndicalisation, la capacité du salariat à tenir tête dans la lutte de classes conte le patronat a partout diminué. Les statistiques du Bureau of Labor Statistics aux États-Unis, ainsi que d’Eurostat dans l’UE, montrent le recul du taux de couverture des conventions collectives, en même temps que la tendance à la décentralisation au niveau des entreprises individuelles des négociations collectives. Et les statistiques du European Trade Union Institute (l’institut de recherche de la CES) mettent en évidence le recul continu des journées perdues pour faits de grève : alors qu’entre 1990 et 1999, il y avait 95 journées de grève pour 1000 salariés dans l’UE, ce chiffre est passé à 53 en 2000-09 et à 38 entre 2010 et 2015.

Le creusement des inégalités

Le basculement du rapport de force a aussi conduit au creusement des inégalités.

Le lien entre affaiblissement des organisations de classe et accroissement des inégalités est visible dans le graphique 3. La corrélation entre variation de la syndicalisation et variation de la part du revenu global accaparée par les 10 % les plus riches est impressionnante. Les études montrent par ailleurs que les salariés syndiqués gagnent en moyenne des salaires substantiellement plus élevés que les salariés non syndiqués. Aux États-Unis, l’écart était d’environ 20 % ces dernières années2.

syndicalisation et revenus
Graphique 3 : Taux de syndicalisation et part du revenu des 10% les plus riches dans le revenu total aux États-Unis

Mais l’accroissement des inégalités ne concerne pas seulement la répartition entre capital et salariat. Il concerne aussi la répartition des revenus au sein du salariat. Le déclin de l’emploi industriel et la montée des services ont en effet conduit à la dualisation des conditions. Alors que les vieux emplois industriels nécessitaient globalement tous un niveau similaire de qualification de la force de travail, les nouveaux emplois dans les services se partagent entre ceux qui sont très qualifiés (chercheurs, ingénieurs, programmeurs informatiques, etc.) et ceux qui ne le sont pas du tout (services à la personne, grande distribution, hôtellerie-restauration, etc.).

Par conséquent, les salariés les plus qualifiés ont vu leurs revenus continuer à progresser alors que les salariés les moins qualifiés ont vu leurs revenus stagner, de sorte que, selon une étude majeure sur les inégalités de l’OCDE en 2011, l’écart entre les 10 % des salariés les plus riches avec les 10 % des salariés les moins riches s’est beaucoup creusé3.

Un marché du travail dual

Cet écart va de pair avec une dualisation des conditions. Alors que les salariés les moins qualifiés subissent une précarité accrue avec une baisse des protections juridiques – une politique poursuivie par les gouvernements pour favoriser l’emploi non qualifié et qui s’est traduite par un plus grand nombre de contrats temporaires, de temps partiels surtout subis, de périodes de chômage subies, etc. –, les salariés qualifiés réussissent a priori à arracher au patronat des conditions plus confortables. Ceci dit, depuis 2008, certains métiers qui emploient une force de travail très qualifiée ont aussi vu une forte dégradation de leurs conditions de travail et d’existence (les universitaires surtout, mais aussi les ingénieurs).

Le cas typique de cette dualisation est la flambée des « mini-jobs » en Allemagne suite aux réformes Hartz IV en 2002. De 4,1 millions, ces emplois sont passés à environ 7 millions en quelques années, alors que dans l’industrie manufacturière, les conditions restent plus ou moins stables et la présence syndicale solide.

D’autres données permettent d’approfondir l’analyse. Ainsi, en 2016, dans les pays de l’OCDE, le taux d’emploi était par exemple de 56,7 % pour les salariés n’ayant pas le niveau bac, tandis qu’il était de 75 % pour les salariés ayant terminé des études secondaires. Pour les salariés avec un diplôme universitaire, le même taux était de 84,3 %. Enfin, le graphique 4 montre le même phénomène au niveau des salaires en France en 2013.

Inégalité et diplome France
Graphique 4 : Inégalités selon le niveau de diplôme en France en 2013.

Unifier le multiple

C’est cette dualisation du marché de la force de travail qui explique la montée de l’usage du terme péjoratif « bobo », souvent employé pour qualifier les salariés qualifiés. C’est surtout l’extrême droite qui a recours à cette caractérisation dans une tentative de dresser les salariés non qualifiés qu’elle courtise et qui votent de plus en plus pour elle contre les salariés qualifiés – une opération classique de division du camp du salariat qui ne peut profiter qu’au capital.

Et cette dualisation suscite aussi des attitudes différentes : les salariés qualifiés ont tendance à se préoccuper surtout de leur qualité de vie et à rechercher des loisirs de distinction : le « bobo » mange bio, voudrait que la pollution diminue dans les métropoles urbaines dans lesquelles il a tendance à habiter et défend une politique culturelle généreuse. Les salariés non qualifiés ont des préoccupations beaucoup plus liées à la précarité de leur quotidien et à la difficulté croissante d’accéder à des services publics étant donné qu’ils sont obligés de fuir les centres villes où les prix du logement croissent très vite.

Mais l’essentiel est que l’ensemble de ces préoccupations sont légitimes : elles constituent les combats divers du salariat contemporain et la dernière chose à faire est d’opposer les uns aux autres. C’est en insistant sur l’unicité et la durabilité de la condition salariée – et non sur les particularités passagères des groupes qui composent le salariat – que la gauche peut réussir à les unir. Et surtout, en menant le combat pour revigorer les organisations de classe, notamment dans les nouveaux secteurs économiques où elles sont quasiment inexistantes.

Cet article de notre camarade Christakis Georgiou est à retrouver dans la revue Démocratie&Socialisme n°248 d'octobre 2018

Notes

  1. En France aussi, même si ici les taux de syndicalisation sont depuis toujours les plus faibles dans les pays avancés. De 16 % en 1980, on est passé à 8 % aujourd’hui.
  2. https://www.bls.gov/spotlight/2016/union-membership-in-the-united-states/pdf/union-membership-in-the-united-states.pdf.
  3. https://www.oecd.org/els/soc/49170768.pdf

Bonus inégalités : Voici le classement des pays de l'OCDE (+ la Russie) dans lesquels la part des revenus des 1 % les plus riches a le plus augmenté depuis 1980.

Les pays où les 1 % les plus riches augmenté leurs revenus entre 1980 et 2014.

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