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GAUCHE DÉMOCRATIQUE & SOCIALE

Economie Théorie Histoire

Les signes annonciateurs de la crise qui vient

Nous publions ici un article que notre ami Mathias Weidenberg nous a envoyé de Berlin. Il revient sur le mini-kracch de début février.

Début février s’est produit un mini-krach, qui a fait perdre à tous les marchés entre 6 et 10 %. S’il ne s’agit pas encore de LA crise financière, cet événement en est un signe annonciateur manifeste. Certaines institutions systémiques étaient déjà à la baisse depuis janvier, retrouvant leurs plus bas cours historiques.

La vulgate libérale considère que dans un marché parfait les régulations naturelles empêchent l’apparition de crises. Les différentes variantes de la science économique d’inspiration néoclassique ne peuvent penser les crises sans faire appel à des facteurs politiques (ce seraient en réalité les États les coupables, eux qui empêchent par leur existence le fonctionnement optimal du marché) ou extérieurs (les périodes de croissance créant des « externalités »).

La crise de 2008 a surpris tout ce beau monde, qui cependant, dans un sursaut idéologique inouï, après avoir mobilisé les forces publiques et la confiscation fiscale du revenu salarial pour sauver le système financier, a réussi à faire croire, à partir de 2010, que les dettes des États étaient responsables de tous les maux.

Cadres d’analyse

Il existe des théories économiques pourtant qui théorisent la crise – financière puis économique. Au sein même du modèle classique, ricardien, Karl Marx fut le premier à théoriser le fonctionnement du crédit et de la création monétaire comme matrice des crises du capitalisme, traduisant là ses contradictions à terme mortelles. Aujourd’hui, des experts financiers comme Natixis s’amusent à citer Marx, mais c’est vrai que nous approchons des 200 ans de sa naissance... Pour rester dans la pensée marxiste, c’est Rosa Luxembourg qui devrait être plutôt citée pour ses travaux sur la crise du crédit entraînant la crise financière de 1907, fruit d’un mécanisme très comparable à celle de 2007-2008.

Keynes a également théorisé la crise, et, en parlant de la monnaie, il a donné des instruments de lutte contre celle-ci – instruments qui, toutefois, ne traitent pas les causes et contradictions profondes. Pour conjurer la crise de 2008, Bernanke, le directeur de la Federal Reserv, a engagé très rapidement une politique consistant à inonder les marchés de liquidités pour éviter de reproduire la crise de 1929. Draghi a mené en Europe la même politique à partir de 2013. Elle n’a pas empêché pas la pire crise économique depuis 1929, mais elle a sauvé le système financier et a permis le redémarrage d’une économie débarrassée au passage des derniers outils de justice sociale.

Aux États-Unis comme dans la zone euro, Si les indicateurs économiques principaux semblent s’être redressés, si la croissance est de retour et si le chômage recule au niveau international, c’est au prix de la paupérisation des classes populaires et moyennes des pays développés, et au profit des 30 % (Allemagne), 10 % (Europe), 1 % (États-Unis), qui ont empoché plus que leur part sur la période.

Hausse des salaires et krach boursier

Début février 2018, les statistiques établissant la hausse des salaires ont provoqué dans le système financier une peur de l’inflation, donc une hausse des taux d’intérêts, donc une réduction du volume des liquidités mises sur les marchés, donc une chute des marchés. Ce mini krach boursier est le début d’une phase d’instabilité annonciatrice d’une plus grosse crise.

Toutes les crises financières contemporaines se déclenchent lorsque les mécanismes de régulation du coût du travail prévus par les libéraux entraînent une hausse des salaires. C’est qu’il y a une incompatibilité systémique entre hausse des salaires des classes populaires et moyennes et le fonctionnement du système financier. Depuis l’abandon de l’étalon or, la fin de la séparation des activités bancaires, la marginalisation du politique dans le pilotage des politiques monétaires, l’économie mondiale est dominée par les rendements des placements financiers sans aucun lien avec l’économie réelle.

Le niveau du crédit est aussi surréaliste parce que la monnaie est une valeur conventionnelle, ne tenant que tant que les acteurs croient en sa valeur. La monnaie n’est plus assise sur une valeur de référence.

Et le travail ?

La productivité du travail reste un des facteurs déterminant de la croissance économique. Dans une économie monde, le remplacement de salariés protégés grâce aux luttes démocratiques et sociales du siècle et demi passé par des salariés sans tradition revendicative ou vivant dans des dictatures a permis une baisse du « coût » du travail au niveau mondial. Que des peuples aient trouvé dans cette concurrence entre travailleurs un avantage sur dix ou quinze ans est cependant trompeur : ils sont confrontés très vite au coût du travail inférieur que « proposent » d’autres pays encore moins avancés.

Dans ce système, le salaire ne peut pas augmenter. C’est d’ailleurs pourquoi les politiques occidentales ne parlent jamais, dans les programmes libéraux, de pouvoir d’achat, mais de niveau d’emploi. Car c’est l’évolution systémique qui pousse tous les salaires vers le bas, même si l’emploi, lui, est mieux partagé.

En ce moment, les situations de plein emploi aux États-Unis et en Allemagne s’accompagnent, sur les quinze dernières années, d’une perte de niveau de vie des classes populaires et moyennes. Depuis 2015, il repart légèrement à la hausse, beaucoup moins vite cependant que l’augmentation des richesses des 1 % les plus riches.

Les revendications salariales ont pu être contenues par des vagues migratoires, qui de plus ont soutenu le marché spéculatif immobilier des deux pays. Mais avec Trump, depuis 2016, et, dans le marché européen, sous la pression des États conservateurs européens, eux-mêmes exportateurs de main-d’œuvre en Allemagne, les portes ont été refermées.

On assiste donc à la montée des revendications. IG Metall veut combiner des gains de pouvoir d’achat à un partage du temps de travail. Le SPD conditionne un contrat de coalition à la limitation des contrats précaires et l’encadrement des licenciements. Aux États-Unis, l’annonce de la reprise à la hausse des salaires a déclenché cette mini panique boursière.

La liquidité

L’ensemble du système financier repose sur l’abondance de liquidité à bas prix. Mais l’abondance de monnaie signifie aussi que chaque unité de monnaie, rapportée à la richesse mondiale, vaut de moins en moins. En toute logique, l’inflation devrait en résulter. Telle est la hantise des ordo-libéraux allemands, qui, ancrés dans la réalité économique d’un pays industriel accumulant des liquidités considérables par l’excédent commercial et par la fonction de place refuge que lui confère sa position dominante, ne comprennent pas les mécanismes ayant dissocié le marché financier de l’économie réelle.

Le marché des produits financiers est hyper-inflationniste. Il absorbe, par la montée des cours, c’est-à-dire l’inflation du prix d’une action ou d’un produit financier complexe, la pression inflationniste de la liquidité. La bulle spéculative immobilière allemande est quant à elle inflationniste, mais non prise en compte dans le calcul de l’inflation.

Les efforts déflationnistes des États sont donc bien plus cohérents qu’il n’y paraît : sans leurs baisses des investissements, sans leur refus obstiné de financer des investissements par la dette publique, sans leurs baisses des emplois publics et des salaires, sans leurs efforts pour réduire les droits du plus grand nombre, l’inflation financière trouverait un chemin vers l’économie réelle.

Là où le bât blesse

Le système économique et financier actuel est au cœur du paradoxe de la raison. Tout fonctionne très bien pour les 1 à 10 % de plus riches capables de jouer sur ces marchés, qui voient le prix de leurs patrimoines augmenter sans que l’inflation corrige leur valeur à la baisse. Mais tout ne fonctionne que tant que les marché STLS montent.

Or, si l’inflation dépasse un niveau assez bas dans l’économie réelle – 2% par an –, les autorités monétaires augmentent les taux d’intérêts.

Rappelons qu’en Allemagne, un propriétaire peut, pour nouveau contrat de location, augmenter le loyer non de 2, mais de 10 %. Rappelons aussi qu’en dix mois, les prix de l’immobilier et des placements financiers a progressé de 9 %. Les loyers des grandes villes allemandes ont progressé depuis la crise de 2008 de 17 % en Rhénanie... et de 76 % à Berlin !

Au bout de leur logique

Augmenter les taux réduit automatiquement les masses de monnaie disponibles, mais aussi crée une pression pour les investisseurs pour réaliser leurs gains, donc pour vendre. Tant que personne ne vend, le prix augmente. Si tout le monde vend en même temps, vu l’abondance absolument folle de liquidité, la perte de valeur de la monnaie mondiale sera effective, et l’hyper inflation en constituera la manifestation la plus frappante.

La baisse, en révélant les valeurs surévaluées, va heurter de plein fouet les bilans des banques, et l’on va revivre le scénario de 2007-2008. Deux banques ont défrayé la chronique la semaine dernière : Wells Fargo et la Deutsche Bank. Parions qu’elles ne seront pas les dernières à souffrir d’un tel renversement.

La différence, c’est que rien n’a été fait depuis 2008, et que les partis populistes, profitant du suicide politique de la sociale-démocratie, semblent dominer les oppositions.

Il n’y aura pas d’accord de la communauté internationale sur la façon de rafistoler le système, chacun partira de son côté et les conséquences pourraient être terribles.

L’échec du réformisme

Le réformisme d’accompagnement n’a aucune chance dans ce système, car il n’a pas de proposition de réforme fondamentale du système financier international à formuler, ni une conscience claire de l’ampleur des enjeux.

En outre, il croit toujours au compromis de l’économie sociale de marché alors que, depuis la fin de Bretton Woods il y a 47 ans (fin de la convertibilité du dollar en or, décidée par Nixon), nous sommes entrés dans l’ère de l’économie financière de marché.

Des acteurs pas sortis de l’auberge

En mai 2017, un fonds d’investissement chinois avait augmenté sa part dans le capital de la Deutsche Bank en se finançant auprès d’UBS avec des CDS, ces instruments de la finance devenus célèbres en 2008 en transformant une crise financière en crise mondiale.

Les Chinois sont alors passés de 3 à 9,9 % du capital. Une procédure avait été lancée, car on craignait, si le cours de l’action – alors au-dessus de 16 euros – baissait, réduisant les capitaux propres du fonds en question, que ce dernier n’aurait pas accès au cash pour renflouer la banque allemande.

Début février, elle a annoncé dans le même temps des pertes pour la troisième année consécutive, et un montant record d’un milliard de bonus versé à ses cadres.

Le cours de l’action a chuté de 6 %. C’était avant la panique boursière de ces dernières semaines. Mais le mini krach n’a rien arrangé. Les titres de la Deutsche Bank ont perdu en tout 20 % en un mois, passant à 12,5 euros, record à la baisse.

Il y a quelques jours, le fonds chinois a en conséquence réduit sa participation au capital de la banque allemande de 9,9 à 9,6 %, preuve que la correction boursière actuelle, si elle n’est pas encore LA crise systémique, fragilise certains acteurs institutionnels.

La suite des événements ?

La crise boursière de février est une escarmouche. La crise qui vient aura en revanche une ampleur sans comparaison. Ce ne sera certainement pas le grand soir, mais elle déclenchera probablement des déséquilibres géopolitiques d’ampleur. La crise de 1907 annonça 1914 ; celle de 1929 déboucha sur 1939. Bernanke et Draghi ont pensé éviter une telle répétition après 2008. Il est possible qu’ils n’aient fait, en ne s’attaquant pas aux causes profondes, que repousser l’échéance.

L'article de Mathias Weidenberg est à retrouver (en version courte) dans la revue Démocratie&Socialisme de février (n°252)

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