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GAUCHE DÉMOCRATIQUE & SOCIALE

Economie Théorie Histoire

Le salariat aujourd’hui #6 : la différenciation sexuelle

Les deux derniers articles de cette série (*) se penchent sur les oppressions spécifiques que subissent certaines catégories de salariés et dont l’effet est de diviser le salariat. Nous traiterons ici de la différenciation sexuelle au sein du salariat, en évoquant essentiellement le travail domestique et les inégalités sexuelles. Nous reviendrons le mois prochain sur des dynamiques de racialisation.

La division sexuelle du travail n’est pas née avec le capitalisme et le salariat. Elle structure depuis très longtemps les sociétés humaines et est étroitement liée à cette institution multiséculaire qu’est la famille nucléaire.

Avec la division des sociétés en classes antagonistes – l’une s’appropriant le surproduit social et dirigeant le processus de sa production, l’autre étant chargée de cette production sous les ordres de la première – est aussi apparue l’institution de la famille nucléaire. Celle-ci a depuis assuré deux fonctions essentielles.

Ère de famille

D’abord, la transmission des patrimoines accumulés par les classes dominantes d’une génération à l’autre et donc la préservation de l’appropriation du surproduit et du contrôle sur les moyens de production d’une génération à l’autre de cette classe. Cela lui permet d’assurer sa, en y adjoignant toute une série d’autres mécanismes permettant de former la génération suivante de dominants à l’exercice des fonctions dirigeantes dans la société (parcours d’instruction élitaires, activités de distinction pour inculquer un esprit de supériorité sociale, etc.).

Ensuite, la famille nucléaire a permis de spécialiser une partie des membres de la société et des classes dominées dans la tâche de la reproduction de la force de travail de celles-ci. Cette catégorie est depuis lors constituée par les individus qui disposent de la capacité biologique d’enfanter, c’est-à-dire les femmes. Celles-ci se sont donc spécialisées dans tout ce qui avait trait à la reproduction de la force de travail, et pas seulement en donnant naissance à la génération suivante. Elles se sont spécialisées dans les tâches de gestion de la sphère domestique, car avec la famille nucléaire la vie en communauté a cédé la place à la juxtaposition de foyers composés par les membres de cette famille.

Alors que les hommes s’occupaient, pour les uns, à diriger la société et gérer le patrimoine du foyer et, pour les autres, à travailler et gagner de quoi entretenir le foyer dont ils avaient la charge, les femmes ont été reléguées à la sphère domestique et placées dans une position subordonnée. Sous le capitalisme, cette oppression a pris la forme de la dépendance financière des femmes vis-à-vis des hommes, devenus des « gagne-pain » à travers la vente de leur force de travail contre un revenu monétaire.

Le deuxième sexe ?

Si les membres du salariat directement impliqués dans le processus d’exploitation salariale ont depuis le début été principalement des hommes, leurs épouses ont tout autant fait partie de la classe sociale dominée : le salaire gagné par le salarié était alors censé faire vivre toute la famille nucléaire – femme et enfants – et récompenser indirectement le travail domestique non rémunéré fourni par les femmes.

Le combat pour la libération des femmes a permis de réaliser de grandes avancées : les femmes ont partout dans le capitalisme avancé gagné le droit de vote, au divorce et à l’IVG. Le développement des crèches a permis de socialiser en partie certaines tâches domestiques, tout comme le développement de certaines branches industrielles (agro-alimentaire et électro-ménager), ainsi que des services à la personne. De manière générale, l’accroissement phénoménal de la productivité du travail et les progrès de la médecine ont amoindri les besoins démographiques et donc de natalité. Les mœurs sexuelles se sont aussi largement libéralisées, grâce en grande partie aux moyens contraceptifs, ce qui a permis de relâcher la contrainte de la famille nucléaire.

Mais la réalité est que les fondements de l’oppression des femmes – et de la division sexuelle du salariat – n’ont pas disparu. D’une part, le travail domestique non-rémunéré reste toujours principalement assuré par les femmes, tandis que – même si celles-ci ont réussi à rentrer massivement sur le marché de la force de travail – elles restent victimes d’une discrimination sexuelle au niveau des revenus et salaires, ainsi que des conditions de travail. Si le capital peut s’accommoder de l’émancipation des femmes issues de la classe dominante et même des progrès démocratiques comme le suffrage universel, le divorce ou encore l’IVG, il n’a certainement pas intérêt au développement des revendications concernant le recul du travail domestique non-rémunéré par le biais du développement des services publics pour la socialisation des tâches domestiques et l’égalité salariale. Le combat sur ces deux fronts au moins n’est donc pas seulement un combat démocratique ; c’est aussi un combat de classe du salariat contre le capital, combat dont une dimension essentielle est d’unir tous les salariés, quel que soit leur sexe.

Le travail domestique non-rémunéré

Les comparaisons internationales sont à manipuler avec précaution, car les définitions des concepts varient d’un service statistique à l’autre. On se limitera donc ici à fournir des données concernant la France et l’Union européenne.

Selon des données de l’Insee1, en France, en 2010, le travail domestique non-rémunéré total était estimé entre 42, 60 et 77 milliards d’heures selon le périmètre retenu pour le comptabiliser. Le périmètre restreint comprend des activités strictement domestiques ; le périmètre intermédiaire comprend les courses, le jardinage, le bricolage etc., tandis que le périmètre élargi comprend aussi les trajets en voiture. Le travail rémunéré, lui, était estimé à 38 milliards d’heures. Dans tous les cas de figure donc, il était inférieur en volume au travail non-rémunéré.

Répartition du temps de travail domestique annuel moyen par activité (périmètre intermédiaire), 2010.

En termes de valeur économique, le travail domestique non-rémunéré total était évalué entre 15 et 71 % (33 % pour l’évaluation intermédiaire) de la valeur du travail rémunéré. La raison en est assez simple. Bien que le volume horaire de travail non-rémunéré soit supérieur (voire le double) du travail rémunéré, la productivité du travail domestique reste très faible comparée à celle du travail rémunéré. Faire un enfant, l’allaiter ou lui donner à manger et changer ses couches prend toujours autant de temps. En revanche, fabriquer un objet quelconque (disons une montre ou une centrale électrique) est aujourd’hui bien plus rapide qu’il y a ne serait-ce que quelques dizaines d’années2.

Mais 64 % du travail domestique non-rémunéré est assuré par les femmes. Sur la base de la définition intermédiaire et dans les couples avec enfants, cela correspond à 34 heures de travail par semaine pour une femme (pour 20 heures de travail rémunéré) contre 18 pour un homme (pour 33 de travail rémunéré). Les proportions sont donc strictement inversées. La majeure partie du travail non-rémunéré est assuré par des femmes et la majeure partie du travail rémunéré par des hommes.

La situation dans l’UE, en 2014, était la suivante3 : les hommes assuraient 9 heures de travail domestique non rémunéré, contre 26 pour les femmes. En fait, cette disparité explique en grande partie les inégalités de revenu entre femmes et hommes, qui sont bien plus importantes que les inégalités salariales.

Inégalité sur le « marché » du travail

En effet, dans l’UE, en 2014, l’écart en revenus annuels moyens était de 39,8 %, tandis que l’écart de rémunération salariale moyenne horaire n’était « que » de 16,7 % (et de 15,5 % pour la France).

Écart salarial entre les hommes et les femmes en 2010 dans l'UE et dans ses États membres (source Eurostat, 2014)

Eurostat recense plusieurs raisons qui expliquent cette différence.

Il y a d’abord le fait que les femmes accomplissent moins d’heures de travail rémunéré. Une bonne partie de cet écart s’explique par les temps partiels (subis ou pas) qui concernent beaucoup plus souvent les femmes que les hommes. Une femme sur trois réduit son temps de travail pour faire du travail domestique non rémunéré tandis que seul un homme sur dix en fait autant. Par conséquent, les femmes sont beaucoup plus nombreuses à occuper des emplois à mi-temps que les hommes. En 2015, dans l’UE, 33 % des femmes salariées l’étaient à mi-temps contre seulement 10 % pour les hommes salariés.

Une deuxième raison est que les femmes ont un taux d’emploi moins élevé que les hommes en raison d’interruptions plus fréquentes de leur activité salariée (pour cause de grossesse le plus souvent). Alors que 71 % des hommes participaient au marché de la force de travail en 2015 dans l’UE, seulement 60 % des femmes en faisaient autant. À nouveau, cela s’explique par le plus grand volume de travail domestique non-rémunéré accompli par les femmes, qui réduit leur capacité à participer au marché de la force de travail.

La troisième raison est une conséquence de la deuxième : les femmes occupent en général des postes moins élevés dans les hiérarchies. Plus on monte, moins il y a des femmes (en France, en 2010, seuls 35 % des cadres étaient des femmes).

Ségrégation salariale

Enfin, il y a la ségrégation sexuelle sur le marché de la force de travail. Les femmes occupent en général des emplois moins rémunérateurs que les hommes. En 2010, en France, 70 % des employés étaient des femmes par exemple. Ce phénomène est lié à l’essor des services nécessitant une force de travail peu qualifiée (les services à la personne principalement, qui représentent justement la marchandisation du travail domestique). Elles sont aussi surreprésentées dans le commerce de détail, les catégories B et C de la Fonction publique, l’enseignement, la santé, l’aide à domicile, etc. De surcroît, pour un emploi à niveau de qualification et d’expérience constant, les femmes sont en moyenne moins rémunérées que les hommes.

Le capital tire un double avantage de ces disparités : cela permet de faire pression vers le bas sur la masse salariale totale – et donc d’augmenter le taux d’exploitation de la force de travail – tout en créant un clivage au sein du salariat.

Cet article de notre camarade Christakis Georgiou a été publié dans le numéro 259 de novembre 2018 de la revue Démocratie&Socialisme

  1. https://www.insee.fr/fr/statistiques/2123967

2. C’est la raison pour laquelle lorsque les tâches domestiques deviennent du travail rémunéré (l’industrie des services à la personne), leurs taux de rémunération restent très bas.

3. Données Eurostat.

(*) Les 5 précédents articles :

Aux origines de la classe sociale majoritaire

Salariat et conscience de classe

Le salariat : sa place dans la société et sa composition

Le salariat, une classe mondiale en expansion

L’évolution du rapport de force social depuis 1970

 

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