{"systempay":{"fname":"","lname":"","address":"","zip":"","city":"","country":"FR","email":"","prix":40}}

GAUCHE DÉMOCRATIQUE & SOCIALE

2014, année Jaurès Economie Théorie Histoire

Jaurès ou l'unité socialiste

Nous reproduisons ici un article paru dans la revue Démocratie&Socialisme de décembre.

26 décembre 1920. Le drapeau de l’unité socialiste française n’est pas en passe d’être déchiré. Il est déjà en lambeaux. Les militants se sont exprimés et le verdict est clair : une écrasante majorité de la SFIO a décidé, pour le meilleur et pour le pire, de rejoindre la IIIe Internationale. Les « résistants » à l’adhésion ont quant à eux déjà fait savoir qu’en conscience, ils ne seront pas du voyage vers Moscou. À la tribune, l’ancien ministre d’Union sacrée, Marcel Sembat évoque, sans guère y croire, à un retour à la ligne unitaire prônée par la SFIO d’avant 1914. Il ajoute alors : « si Jaurès était là, ce serait réalisé ce soir, car il ne nous manque que la présence de son génie pour le réaliser à l’instant ». Peut-on mieux dire ce que représentait le martyr de juillet 1914 pour tout militant socialiste d’alors ? L’unité a beau être brisée, s’il était encore vivant, Jaurès parviendrait à la reconstituer. Il ne l’incarnait pas seulement, il l’était tout entier. Le tribun de Carmaux ne pouvait tout simplement pas se résoudre à la désunion des hommes, car, pour lui, l’unité était le besoin « le plus profond et le plus noble de l’esprit humain ».

Du grand parti républicain à l’unification des forces socialistes (1885-1901)

En 1904, relisant son parcours politique, Jaurès affirmait avoir toujours été « un socialiste collectiviste ». On peut porter au crédit du député de Carmaux d’avoir toujours conservé comme idéal régulateur celui de « la République du travail [...] souverain ». Pour autant, la réalisation de ce but lui a imposé, dans les bourrasques des temps, de profonds changements de cap tactiques.

Le jeune républicain des années 1880, député à 26 ans, pensait parvenir à l’harmonie humaine par la victoire définitive du grand parti républicain rêvé par Gambetta. En 1889, à l’issue de la crise boulangiste qui avait vu les groupes socialistes défendre les institutions contre l’alliance de la réaction et du césarisme, Jaurès interpellait encore ses futurs camarades en ces termes : « puisque, selon le parti ouvrier lui-même, toutes les classes doivent s’unir pour défendre ce germe de justice sociale qu’est la République, ne faudra-t-il point qu’elles s’unissent pour le développer » ? C’était alors aux sectes socialistes de rejoindre le vaste mouvement démocratique qu’était appelé à orchestrer le grand parti républicain. Pourtant, la roue de l’histoire était en train de tourner. La victoire définitive de la République, sanctionnée par le ralliement d’une partie de la droite monarchiste aux institutions par souci d’ordre, allait justement hâter le décomposition du centre-gauche républicain devenu obsolète et mettre en exergue cette question sociale qui n’avait pas encore suscité l’intérêt du jeune député.

En 1892-1893, l’adhésion de Jaurès au socialisme est effective. Mais à son sens, le mouvement socialiste ne sera tel que s’il groupe la majorité du prolétariat et s’il entraîne à ses côtés les classes qui, sans être salariées, étaient toutefois écrasées par la domination capitaliste. Si, en 1893, l’ancien député gambettiste fait le choix de siéger dans les rangs guesdistes du POF, c’est précisément parce qu’il estime que c’est dans le sillage de la plus grande organisation socialiste d’alors que son implication unitaire pourra être la plus bénéfique. Coté guesdiste, le mariage avec le député de Carmaux a davantage été conclu pour des questions tactiques. On se félicitait d’avoir gagné un républicain renommé à la cause et on voyait Jaurès, mais aussi son ami Millerand, selon l’expression de Zévaès, comme des « ponts grâce auxquels les timorés et les timides seraient nécessairement guidés vers le socialisme ». Au sein de cette nébuleuse bigarrée qu’était le socialisme français, c’est Alexandre Millerand qui lance le premier appel à l’unité en 1896 lors d’un banquet qui se tient à Saint-Mandé.

À partir de 1898, l’initiative politique passe pour deux ans à l’homme de Carmaux, qui, quoique battu aux législatives, appelle en mai à débattre de « l’unité organique supérieure des socialistes » en insistant sur « l’unité de principes » qui rapproche depuis Saint-Mandé les différentes chapelles ouvrières. Le 7 juin 1898, 10 000 Parisiens rassemblés au Tivoli Vaux Hall par Jaurès donnent mandat aux organisations de préparer l’unité imminente. À la tribune, Jaurès donne un contenu à ce processus d’unification qui n’est plus le vœu pieu formulé par Millerand deux ans auparavant et qui devient une force matérielle : l’unité est nécessaire pour lutter contre la confusion parlementaire, le péril réactionnaire et pour assurer la paix. À ses côtés, Guesde garde le silence, tandis que Vaillant, pour le PSR, adhère aux propositions de Jaurès, en déclarant cependant qu’ « en cas de négociations possibles, c’est entre les commissions des partis organisés » que la question en débat sera tranchée. L’unité ne doit pas briser les cadres dans lesquels le socialisme français se déploie depuis plusieurs décennies.

Cette première union socialiste, conclue au milieu de l’année 1898, et dont la fragilité était patente, allait être balayée par l’histoire en trois ans. La pomme de discorde fut, en juin 1899, au plus fort du péril antidreyfusard, l’entrée dans le gouvernement de « défense républicaine » d’Alexandre Millerand qui n’avait pas sollicité préalablement l’approbation de l’instance unitaire. Après un temps d’hésitation, Jaurès lui apporte son soutien. C’en est trop pour les guesdistes, tentés depuis plusieurs mois par la scission, et pour les amis de Vaillant qui ne considèrent absolument pas le nouveau ministère comme un cabinet de combat contre la réaction. Les députés du POF et du PSR décident donc de quitter le groupe d’Union socialiste à la Chambre et déclarent en juillet avoir voulu en « finir avec une politique prétendue socialiste, fait de compromissions et de déviations ». Dans cette atmosphère par trop passionnée, Jaurès répond à Guesde et Vaillant de façon inattendue en affirmant qu’ils « ne peuvent pas à eux seuls chasser du socialisme qui leur plaît ». Selon l’orateur, « seul le congrès peut éviter que les excommunications continuent ; seul il peut permettre que chaque socialiste s’exprime librement ».

En décembre 1899, lors du premier congrès unitaire qui se tient salle Japy, la motion Delessalle interdisait en principe toute participation d’un socialiste à un gouvernement bourgeois, mais admettait « des circonstances exceptionnelles » où le parti pourrait l’autoriser. Les doctrinaires pouvaient croire à bon droit l’avoir emporté sur les ministérialistes, mais, pour l’homme de Carmaux, l’essentiel résidait dans le lancement de la dynamique unitaire, imposée aux anciennes organisations et qui, pensait-il, allait devenir irrésistible. En octobre 1900 pourtant, salle Wagram, le second congrès se tient dans une ambiance délétère suite à la course aux mandats peu glorieuse pratiquée avec une égale avidité par les durs et les modérés. A ce jeu, le camp jauressien, dirigé par Aristide Briand, l’emporte. Les guesdistes profitent d’un incident de séance pour rompre. Jaurès a beau tenter de se convaincre en affirmant après Wagram que « l’unité a été proclamée [et que] l’unité sera », le PSR de Vaillant quitte également le rassemblement, en 1901, à Lyon, après l’échec d’une dernière tentative de compromis sur la question si épineuse de l’attitude à adopter à l’égard de Millerand et du cabinet de « défense républicaine », dont la politique avait déçu la base socialiste.

L’unité envers et contre tout (1901-1905)

Pendant près de deux ans, l’unité socialiste devient pour Jaurès un horizon lointain qu’il sacrifie sans guère d’états d’âme à un soutien quotidien à la politique du « Bloc des gauches », cette nouvelle majorité construite autour des radicaux et dont le programme de réformes démocratiques séduit le socialiste républicain de retour sur les bancs du Palais Bourbon. En mai 1902, Jaurès déclare que les radicaux-socialistes qui constituent « la majorité de la majorité, s’ils ont un programme d’action vigoureux et net, [...] s’assureront sans peine le concours loyal du groupe socialiste qui ne confond pas l’idéalisme avec l’intransigeance ». Élégante façon de dénoncer le jusqu’au-boutisme de l’Union socialiste révolutionnaire, l’autre groupe ouvrier à la Chambre constitué des députés guesdistes et vaillantistes ! Déjà, le 1er février 1902, le député de Carmaux, appelé à devenir vice-président de l’Assemblée, écrivait que les doctrinaires « acculaient le prolétariat au désespoir en lui refusant la possibilité d’obtenir des résultats partiels mais solides » et en concluait que « la déclaration révolutionnaire [était] de la fausse monnaie ». La violence des formules n’était pas le seul fait de Jaurès puisqu’à la même époque se répandit la rumeur selon laquelle Vaillant se serait exclamé après la rupture de 1901 : « Comment voulez-vous que nous fassions l’unité avec des hommes que nous ferons fusiller le jour de la Révolution »...

Toutefois, l’érosion du Bloc ramena comme naturellement Jaurès à l’action unitaire à partir de 1904. Déjà, en décembre 1903, le leader de l’aile gauche de la majorité prévoyait « une grande crise intellectuelle et politique » quand le programme minimum, commun aux radicaux et aux socialistes, serait « incorporé aux faits ». Il était pour lui « nécessaire que le prolétariat socialiste s’organise, que la pensée socialiste s’affirme en un parti distinct et conscient, capable de transactions irréfléchies, mais rebelle à toute équivoque ». Il était également contraint à ce revirement par le renforcement des courants unitaires au sein de son regroupement, le PSF. Le dernier congrès du parti jauressien, qui s’était tenu à Saint-Étienne en février 1904, avait révélé au grand jour la fronde de la base contre la direction modérée et Jaurès avait accepté des concessions importantes à son opposition antiministérielle. Aux dires de son grand biographe H. Goldberg, au cours de l’été 1904, le chef du PSF « était beaucoup plus près de l’aile gauche que des députés de l’aile droite ». Jaurès se tourne définitivement vers les jeunes militants influencés par le syndicalisme révolutionnaire, pour marginaliser le groupe des élus majoritairement ministérialistes et pour se rapprocher de sa base militante en cours de radicalisation.

Mais l’essentiel réside alors dans le fait que Jaurès prend conscience de l’impérieuse nécessité de l’unité socialiste organique face aux nuages qui amoncellent dans le ciel européen. En effet, début 1904, le conflit russo-japonais fait réapparaître le spectre depuis longtemps disparu de la guerre généralisée. « Il ne s’agit plus maintenant d’éventualité lointaine et incertaine. Des possibilités de guerre sont à nos portes », s’écrie Jaurès en février 1904. Pourtant, lors de son « Discours à la jeunesse », prononcé à Albi six mois plus tôt, il assurait que l’idéal de fraternité humaine rendait les travailleurs « plus réfractaires tous les jours à l’ivresse guerrière, aux haines et aux rivalités de nations et de races ». Selon le leader du PSF, suivi en cela par Vaillant, l’unité des socialistes français devient une nécessité impérieuse face aux nombreux défis que le siècle commençant lance à la classe ouvrière et qui ont pour nom nationalisme, impérialisme et militarisme. Pour défendre efficacement la paix européenne, les dirigeants socialistes français doivent pouvoir peser sur l’Internationale, ce qui passe par la création d’un parti de masse unifié.

Au total, l’année 1904 est donc bien celle du « tournant » pour le député de Carmaux. De fait, Jaurès se montre un partisan inconditionnel de l’unité lors du congrès du PSF de Saint-Étienne. La création de L’Humanité, dont le premier numéro sort le 18 avril 1904, marque également un pas décisif vers une unification « par en bas », puisque la feuille est présentée comme un « journal indépendant, appartenant au prolétariat » et que Millerand y est condamné, en tant que partisan d’un « socialisme sans socialistes ». Le dernier verrou, symbolique celui-là, a donc sauté et l’unité est plus que jamais à l’ordre du jour.

Quand, à l’été 1904, l’Internationale somme les socialistes français d’unifier leurs rangs, Jaurès est donc largement prêt à y consentir. Toutefois, il sait que la bataille sera rude car, à l’instar de Guesde, le chef du PSF ambitionne de voir sa politique passée approuvée par le congrès international afin d’obtenir pour l’avenir le soutien moral de l’instance socialiste mondiale. Le député de Carmaux se fend au congrès d’Amsterdam, en août 1904, « d’une des harangues les plus mémorables de tout le socialisme moderne » et y affirme qu’il n’a jamais quitté le terrain de la lutte des classes comme le prétendent les doctrinaires qui ont finalement agi globalement comme lui. « Nous avons la conviction profonde que nous gardons en nous, que nous propageons l’idéal révolutionnaire », proclame-t-il fièrement à la tribune devant un auditoire pourtant majoritairement acquis aux thèses de la social-démocratie allemande et penchant nettement pour les guesdistes. N’avait-il pas déjà affirmé à Lille en 1900, lors d’une conférence commune avec Guesde et devant un auditoire largement gagné aux idées du POF, qu’il voulait « la grande fraternité socialiste […] pour faire d’abord œuvre de réforme, et dans la réforme, œuvre commençante de révolution » ?

Malgré sa défaite d’Amsterdam, malgré ses tentatives pour réduire la portée de la motion finale rejetant toute participation socialiste à un gouvernement bourgeois, Jaurès marcha vigoureusement à l’unité. Au-delà des petites phrases et des postures, c’était bien là l’essentiel. Il repoussa, sur sa droite, les inquiétudes des opportunistes, qui craignaient à l’instar de Briand de voir les portes du pouvoir se fermer définitivement devant eux, comme il méprisa les outrages et les huées venus de sa gauche. En février 1905, il pesa de tout son poids pour que le PSF « ratifie, sans hésitation et d’un mouvement unanime, le pacte d’unité qui a été conclu entre toutes les organisations ». Après six mois de discussion, la SFIO, Section française de l’Internationale ouvrière, « parti de lutte de classe et de révolution » mais déterminé à poursuivre « la réalisation des réformes immédiates », allait pouvoir enfin voir le jour. La conviction jauressienne selon laquelle « l’unité se fera » était donc bel et bien fondée.

Document PDF à télécharger
L’article en PDF

La revue papier

Les Vidéos

En voir plus…
Timers : total : 151.508 ms init : 22.071 ms render : 128.46 ms render:sql : 59.477 ms render:next cms:element : 18.611 ms render:image : 1.768 ms render:parseValue : 32.139 ms serialize : 982.046 µs