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GAUCHE DÉMOCRATIQUE & SOCIALE

2014, année Jaurès Economie Théorie Histoire

Jaurès et le monde ouvrier

À l'occasion du centenaire de la mort de Jean Jaurès, la revue Démocratie Socialisme a commencé la publication d’une série d’articles sur le martyr de juillet 1914. Nous reproduisons ici l’article paru dans la revue D&S de mars 2014.

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Impossible de ne pas commémorer Jaurès, comme nous le faisons dans D&S depuis cinq numéros, sans évoquer les rapports intimes que le tribun socialiste entretint, entre les années 1890 et sa mort, avec le mouvement ouvrier et avec la classe salariale. Les « révolutionnaires » de salon ont beau se gausser en répétant à l'envi que Jaurès était d'extraction bourgeoise, se contenter de ce rappel factuel occulte le profond respect qu'il vouait à la classe ouvrière, ainsi que la sympathie naturelle que suscitait en retour l'homme politique, mais aussi l'intellectuel, dans les rangs des salariés, pour avoir précisément choisi de partager leurs combats. Décrire les rapports qui se sont tissés entre Jaurès et le monde ouvrier permet par ailleurs de tordre le coup au mythe d'un Jaurès « au-dessus des classes » que prône la droite, voire le FN, pour tenter de récupérer la mémoire de ce militant qui avait pourtant embrassé le camp ouvrier jusqu'au bout.

Jaurès et le mouvement syndical

Les liens innombrables reliant Jaurès avec le monde ouvrier, ce sont évidement les luttes et les grèves soutenues par l'orateur. Mais ce sont aussi les écrits que l'homme dont Guesde disait que « l'acte sui[vai]t toujours la pensée » consacra aux rapports existants entre le socialisme politique et le mouvement syndical.

Le jeune Jaurès, né de la terre et élevé par l'instruction, lui qui se définira par la suite volontiers comme un « paysan cultivé », ne connaissait guère le mouvement syndical. Rallié au socialisme, le jeune intellectuel, lié maintenant à la fédération des mineurs, affirmait encore dans La Dépêche en mai 1892 que « les socialistes, avec leurs Bourses du travail et les syndicats ouvriers les plus éclairés », étaient dotés d'une organisation qui les distinguait des radicaux. On constate que, si le futur député de Carmaux incluait déjà nettement le mouvement syndical dans le camp de la transformation sociale, il se limitait aux fédérations « les plus éclairé[e]s », signe d'une méfiance persistante envers le fait corporatiste et l'énergie ouvrière qui s'y déployait.

Ces réserves étaient par la suite d'autant plus appelées à disparaître chez le tribun de Carmaux, que le syndicalisme devient pour lui un objet tactique décisif à l'orée du XXe siècle. Dans sa lutte face à Guesde pour l'hégémonie sur le socialisme français en voie d'unification, Jaurès espère obtenir le soutien des syndicalistes de la CGT, fondée définitivement en 1902, pour la simple et bonne raison que les militants libertaires qui la dirigent exècrent le caporalisme des guesdistes. Si certains considèrent encore aujourd'hui le long article de Jaurès intitulé « Grève générale et révolution », paru dans La Petite République du 29 août et du 1er septembre 1901, comme une charge contre le syndicalisme révolutionnaire, il n'en reste pas moins que le socialiste du Tarn a le mérite de s'intéresser à cette frange militante, représentant l'avant-garde ouvrière française, que les guesdistes méprisaient superbement. C'est finalement une forme d'aboutissement quand, en 1904, Jaurès s'entoure de plusieurs journalistes proches de la CGT pour lancer L'Humanité. Affairé qu'il était dans les méandres de l'unité socialiste et de la politique parlementaire, le mouvement syndical constituait pour lui une sorte de bol d'air frais tant il forgeait des « œuvres où [le prolétariat] é[tait] seul avec lui-même et [...] n'a[vait] à redouter ni confusion, ni déviation ».

Une fois l'unité socialiste enfin acquise en 1905, Jaurès put s’atteler à théoriser les rapports que devait entretenir la SFIO naissante avec la puissante CGT. Débarrassé du poids des questions tactiques dans la formation formellement guesdiste qu'il inspire en réalité de plus en plus, Jaurès penche nettement pour les idées que Vaillant défend depuis plusieurs années. À son sens, l'organisation politique et l'organisation syndicale des salariés, pour avancer d'un même pas, doivent être parfaitement indépendantes l'une de l'autre. Indépendantes, mais non pas imperméables. C'est pourquoi Jaurès s'ingénie dès 1905 à nuancer les réserves qu'il avait émises en 1901 contre la grève générale. Le 5 novembre, il reconnaît par exemple dans L'Humanité qu'elle « pourra communiquer à la masse lourde de la démocratie l'animation concentrée dans la classe ouvrière ». Enfin, lors du congrès de Toulouse de 1908 où l'esprit de synthèse jauressien permit d'assurer l'unité du Parti malgré de graves dissensions internes, Jaurès affirma que le syndicalisme, « forme immédiatement ouvrière du socialisme », était une chance pour la SFIO car, face aux compromissions du pouvoir, il la rappelle « toujours à l'intégrité de la pensée ouvrière […] en des foyers de vie si ardents qu'aucune équivoque ne pourra subsister ». Jaurès, politicien éloigné des masses ? Il y a là pour le moins de quoi en douter...

L'intervention de Jaurès dans les luttes ouvrières

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Il ne s’agit pas ici de repeindre le fondateur de la SFIO en dirigeant syndical prenant la tête d’ouvriers en lutte car rien, au départ, ne semblait prédestiner Jaurès, universitaire et professeur, député républicain puis élu municipal à Toulouse, à devenir un porte-drapeau des grandes luttes sociales de son temps.

C’est en 1892-1893 que Jaurès entre véritablement et physiquement en contact avec le mouvement ouvrier organisé. C’est par la voie de la lutte des classes que son républicanisme se teinte de socialisme. En 1892, Calvignac, mineur de Carmaux, syndicaliste et socialiste est élu maire de la ville houillère. Cette victoire est un défi lancé au puissant marquis de Solages, propriétaires des mines et député. Prenant prétexte des absences de Calvignac, Solages le licencie. Pour protester, les ouvriers se mettent en grève et trouvent en Jaurès un prestigieux défenseur. Pour lui, ce licenciement est une atteinte grave au suffrage universel, et c’est au contact des mineurs qu’il prend pleinement conscience du lien indissoluble qui existe entre la République et le socialisme, entre la lutte pour le triomphe des libertés démocratiques et les combats émancipateurs des ouvriers. Il est, dans la foulée, élu député du Tarn par ces mêmes travailleurs à qui il va consacrer désormais toute son énergie. Pour lui, les grèves et les luttes ouvrent la voie à la société nouvelle à laquelle il aspire, et c’est à ce titre que les socialistes doivent les soutenir.

On le retrouve aux côtés des ouvriers de la verrerie de Carmaux en 1895. Dans cette usine on retrouve les mêmes ingrédients que dans le combat des mineurs en faveur de Calvignac. C’est le renvoi de deux délégués ayant participé à un congrès syndical qui met le feu aux poudres. Pour riposter à ce licenciement, les verriers cessent le travail, mais la direction, soutenue par le préfet du Tarn, décrète le lock-out de l’usine. Jaurès intervient alors et tente une médiation face à l’intransigeant Résseguier, patron tout-puissant de la verrerie. Le député de Carmaux se heurte à un mur, et lance alors, avec le soutien de tous les courants socialistes, une grande souscription populaire permettant aux verriers de reprendre la main sur leur outil de travail et d’en déloger leur maître. Les journaux La Dépêche et La petite République, auxquels Jaurès collabore, soutiennent cette campagne et, après bien des difficultés, une nouvelle verrerie rouvre ses portes, à Albi, en octobre 1896 sous la forme d’une société autogérée. Pour Jaurès, qui s’est personnellement impliqué dans ce combat, c’est une victoire incontestable des verriers, ainsi qu’une vitrine pour tous les travailleurs. C’est bien la propriété privée des moyens de production qui a été ici radicalement remise en cause, et il s’agit pour Jaurès d’étendre à d’autre secteurs cette nouvelle forme d’appropriation sociale et collective de l’entreprise par les salariés eux-mêmes. Le soutien de Jaurès aux ouvriers en lutte prend la forme d’articles dans La Dépêche, puis dans L’Humanité, mais aussi d’interventions à la Chambre des députés. Le député du Tarn utilise la tribune comme une caisse de résonance, popularisant et défendant les luttes ouvrières alors souvent en butte à une répression farouche. Mineurs, cheminots, postiers, instituteurs : Jaurès prend position pour le droit et les libertés syndicales de l’ensemble des travailleurs de ces secteurs.

Le débat qui va l’opposer en 1906 à Clémenceau, alors « premier flic de France » et héraut de la répression antisyndicale, est révélateur des rapports privilégiés qu'entretint le tribun socialiste avec la lutte des travailleurs. Le 10 mars, à Courrières dans le Nord, 1100 mineurs sont tués à la suite d’un terrible coup de grisou qui sème émoi, colère et consternation dans tout le pays. Des grèves éclatent dans les mines pour revendiquer de meilleures conditions de sécurité et une baisse du temps de travail. Clémenceau envoie la troupe, au nom de « la liberté du travail », pour réprimer ce soulèvement. Jaurès prend la défense des mineurs et lui réplique à la Chambre : « Le patronat n’a pas besoin, lui, pour exercer une action violente, de gestes désordonnés et de paroles tumultueuses ! Quelques hommes se rassemblent, à huis clos, dans la sécurité, dans l’intimité d’un conseil d’administration, et à quelques-uns, sans violence, sans gestes désordonnés, sans éclats de voix, comme des diplomates causant autour du tapis vert, ils décident que le salaire raisonnable sera refusé aux ouvriers ; ils décident que les ouvriers qui continuent la lutte seront exclus, seront chassés, seront désignés par des marques imperceptibles, mais connues des autres patrons, à l’universelle vindicte patronale. [...] Ainsi, tandis que l’acte de violence de l’ouvrier apparaît toujours, est toujours défini, toujours aisément frappé, la responsabilité profonde et meurtrière des grands patrons, des grands capitalistes, elle se dérobe, elle s’évanouit dans une sorte d’obscurité. »

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