GAUCHE DÉMOCRATIQUE & SOCIALE

2014, année Jaurès Economie Théorie Histoire

Jaurès, enjeu de mémoire (1914-1920)

À l’occasion du centenaire de la mort de Jean Jaurès, la revue Démocratie Socialisme a commencé la publication d’une série d’articles sur le martyr de juillet 1914. Nous reproduisons ici l’article paru dans la revue D&S de novembre 2014.

Puisque toutes les bonnes choses ont une fin, il est temps de conclure notre rétrospective Jaurès, initée il y a maintenant plus d’un an dans les colonnes de D&S. Cette année Jaurès, qui a – il faut le dire – peu mordu sur le grand public, a eu le mérite de permettre à de nombreuses franges militantes de redécouvrir la vie et l’oeuvre du symbole du socialisme français. Toutefois, peu d’initiatives locales ou nationales ont enquêté sur les mémoires de Jaurès forgées par ses épigones après sa mort tragique. C’est l’objet des deux derniers volets de notre rétrospective.

Avant sa rupture avec Aristide Briand, trop carriériste pour accepter de suivre son mentor dans une SFIO refusant toute participation ministérielle, Jaurès, montrant du doigt le Panthéon, lui aurait fait cette troublante confidence. « Il est certain, aurait-il dit au jeune ambitieux, que je ne serais jamais porté ici. Mais si j’avais le sentiment qu’au lieu de me donner pour sépulture un de nos petits cimetières de campagne, on dût porter ici mes cendres, je vous avoue que le reste de ma vie en serait empoisonné ». Et pourtant, Jaurès fut bel et bien « panthéonisé », une vingtaine d’années plus tard. Ce flagrant manquement à sa volonté illustre bien le caractère fallacieux des mémoires concurrentes produites après la mort du tribun. De nombreux témoignages avancent que Jaurès ne connaissait pas la vanité. Comment dès lors être fidèle à la mémoire d’un homme aussi imperméable au désir de postérité ? Toute élaboration d’une mémoire de Jaurès n’était-elle pas vouée, plus que d’autres, à trahir la vie et les idéaux du fondateur de la SFIO ? S’interroger sur la postérité de Jaurès à travers le siècle dernier, à commencer par la période 1914-1920, revient, à bien des égards, à faire la somme des instrumentalisations concurrentes et intéressées dont il fut victime post mortem.

Alibi de l’Union sacrée ou inspirateur des internationalistes ?

L’écho des coups de feu de Vilain résonnait encore que Jaurès faisait déjà l’objet d’une récupération éhontée promue par la plupart de ses camardes de combat. Il s’agissait en effet pour ses épigones de couvrir par la bénédiction des mânes du martyr de la paix leur ralliement à l’Union sacrée. Ainsi, le 4 août 1914, lors des funérailles de Jaurès, Léon Jouhaux, secrétaire confédéral de la CGT, s’écrie : « Jaurès a été notre réconfort dans notre action passionnée pour la paix. Ce n’est pas sa faute, ni la nôtre, si la paix n’a pas triomphé. Avant d’aller vers le grand massacre, au nom de ceux qui vont partir […], je crie devant ce cercueil toute notre haine de l’impérialisme et du militarisme sauvages qui déchaînent l’horrible crime ». Il faut lire ces lignes comme le premier morceau de bravoure du socialisme de guerre et comprendre que seule l’Allemagne impériale était mise en cause.

En quelques jours, les dirigeants socialistes inventent de toute pièce un Jaurès d’Union sacrée. Lors du meeting SFIO de Wagram du 2 août, qui aurait dû servir de prélude au congrès socialiste international, Jean Longuet, qui allait pourtant devenir le porte-parole de la minorité pacifiste à partir de 1915-1916, affirme qu’il faut entrer en guerre « pour la France de la démocratie […], de 1793, de juin 1848, [… pour] la France de Jaurès ». À la fin du mois, pour justifier l’entrée dans le cabinet Viviani de Sembat et de Guesde, la proclamation de la direction SFIO s’interroge en ces termes : « notre grand Jaurès, prévoyant même un premier revers français sous une attaque de masse, n’a-t-il pas insisté sur la nécessité » de cette participation ministérielle ? Pourtant, dix ans plus tôt, lors du fameux congrès d’Amsterdam qui avait imposé l’unité socialiste en France, il avait vivement critiqué les allégations de Kautsky selon lesquelles l’explosion guerrière pourrait en elle-même justifier l’entrée des socialistes d’Europe dans des cabinets bourgeois.

Lors de la première conférence de guerre tenue par la SFIO, Dubreuilh affirme sans vergogne que « la conviction s’était formée chez Jaurès à la veille de sa mort que le gouvernement français n’avait aucune responsabilité dans le déclenchement de la guerre ». Oubliée la colère de Jaurès, qui explose quelques heures avant son assassinat face au sous-secrétaire d’État Abel Ferry, jugé complice du tsarisme ! Oubliée son intention de « dégager la responsabilité » du Parti socialiste à l’annonce de la mobilisation générale ! Lors du congrès SFIO de décembre 1915, Marcel Cachin rappelle aux délégués « que deux ombres légères […] tiennent le même langage que celui de la direction du parti ». Cet orateur, alors aussi fidèle au socialisme de guerre qu’il le sera plus tard au stalinisme, invoquait simultanément les mânes d’Édouard Vaillant, dont le basculement dans le chauvinisme avait précipité la fin, et celles de Jaurès qui fut pourtant emporté trop tôt pour savoir quelle aurait été sa conduite.

Lors du congrès de 1915, un proche de Monatte écrit à l’animateur de la Vie ouvrière qu’on « jetait Jaurès d’un bout à l’autre de la salle, comme un porc qu’on brûle sur une botte de paille ». La minorité pacifiste et internationaliste, en se constituant progressivement, s’efforça en effet, face à la direction chauvine, de se réapproprier un Jaurès qui correspondait davantage à son orientation. Déjà, le manifeste sur lequel déboucha la conférence de Zimmerwald, saluait, sous la plume de Trotsky, « la mémoire du grand socialiste Jean Jaurès, première victime de la guerre, tombé en martyr de la lutte contre le chauvinisme ». Au même moment, dans les pages de Au-dessus de la mêlée, on peut lire que, vivant, Jaurès se serait ingénié « à guetter, en veilleur vigilant, toute occasion de rétablir l’unité » du socialisme international. Pour Romain Rolland, il n’aurait jamais « laissé aller le vaisseau du socialisme à la dérive, comme ses débiles successeurs ». En 1916, pour prouver la continuité qu’ils incarnent, les Zimmerwaldiens français, regroupés dans un Comité pour la reprise des relations internationales, reproduisent le discours de Vaise, son ultime plaidoyer hexagonal pour la paix, prononcé le 25 juillet 1914.

Vers la scission : à chacun son Jaurès !

Après la Révolution d’octobre 1917, la querelle des héritiers change incontestablement de dimension. Jaurès n’est plus seulement la caution garantissant la légitimité de l’orientation de chacun des camps en présence. Il devient l’icône permettant de justifier le positionnement de toutes les fractions socialistes face la scission qui devient de jour en jour plus inéluctable. La victoire alliée, renforçant mécaniquement l’impérialisme français et imposant dans le même mouvement aux socialistes un brusque retour à la stratégie de la lutte des classes, rendait encore plus nécessaire ce recours à Jaurès.

Déjà, en mars 1919, lors du procès de son assassin, la nouvelle majorité centriste de la SFIO, victorieuse du socialisme de guerre six mois auparavant, fait le choix tactique de présenter devant la Cour un Jaurès consensuel. Les partisans de l’adhésion à la IIIe Internationale dénoncent cette décision timorée. Pour Daniel Renoult, la présentation d’un Jaurès accaparée par « la préoccupation matérielle et technique de la défense nationale » est un mensonge grossier. Vaillant-Couturier vilipende quant à lui ce Jaurès « de carte postale patriotique » assimilé « à ceux qui furent moralement au moins ses assassins ». Après l’annonce de l’acquittement de Raoul Vilain par 11 voix contre 1, lors de la grande manifestation de protestation organisée par la Fédération de la Seine de la SFIO et l’Union des syndicats de la Seine, on entend, parmi les clameurs, des « Vive Lénine » et des « Vive Trotsky ». Cette démonstration de force, véritables obsèques populaires de Jaurès, suivie par près de 150 000 personnes, mettait symboliquement un terme à l’union sacrée, tout comme ses funérailles officielles l’avaient initiée.

Lors du congrès de Strasbourg où fut votée le départ de la SFIO des rangs de la IIe Internationale, la jeune garde gagnée à l’adhésion à la IIIe, en fidèles porte-parole de la génération des tranchées, invoque l’idéalisme de Jaurès. Raymond Lefebvre célèbre « cette force de synthèse et de continuité magnifique qu’il a créée » en forgeant l’unité socialiste, que les droitiers sont accusés de détruire en refusant l’adhésion. Face au romantisme révolutionnaire prôné par les adulateurs des bolcheviks, Marquet, en bon modéré, fait valoir un Jaurès tout aussi réel qui « arrivait à faire le total des exaspérations sentimentales et des volontés de réalisations immédiates ». Décidément, à chacun son Jaurès…

Parmi les jeunes animateurs du Comité de la IIIe Internationale peu enclins à l’idolâtrie des « anciens », Raymond Lefebvre adopte une position originale. Face à ses camardes que l’exégèse jauressienne n’intéresse guère, ce jeune intellectuel trop tôt disparu considère, depuis les réflexions qu’ont suscité en lui, dans les tranchées, la lecture de l’Armée nouvelle, que les internationalistes sont les dépositaires testamentaires du député du Tarn. Car être fidèle à Jaurès ne consiste pas à répéter inlassablement ses formules, mais bien à se conformer à ses idéaux dans un monde qui a radicalement changé. Selon Lefebvre, il faut abandonner certaines de ses conceptions que la guerre impérialiste et la Révolution russe ont rendu « hors d’usage », pour justement poursuivre dans la direction qu’il a tracée, face à ses « faux disciples marqu[ant] le pas militaire autour de son tombeau ». Lefebvre répond même à l’ancienne direction socialiste qui avait couvert sa politique de collaboration de classe de l’aura du grand homme. À ses dires, Jaurès, au début du conflit, aurait été « tâtonnant et contradictoire ». Mais ce qui importe, pour les internationalistes, plus que l’homme et sa politique, forcément déterminée par les circonstances, c’est de comprendre « ce qu’il y avait d’inachevé dans sa conception » pour l’accomplir totalement.

Au sein de la gauche internationaliste, Lefebvre et Vaillant-Couturier, qui tentent de défendre le feu du jauressisme face aux anciens majoritaires qui n’en auraient gardé que les cendres, sont rapidement dépassés par des camarades n’hésitant pas à faire de l’irrévérence devant l’icône. Ainsi, le journaliste et critique d’art Jean Mesnil, anarchiste rallié au socialisme par la Révolution russe, Jaurès avait au fond « une répugnance innée » pour la théorie marxiste et n’était finalement « qu’à demi-socialiste par la pensée »

À Tours, un grand absent… pourtant omniprésent

C’est inévitablement sous deux portraits géants du martyr que polémiquèrent les orateurs et les délégués à Tours, lors du fameux congrès qui devait statuer sur l’adhésion à la IIIe Internationale. Derrière la tribune, une étoffe rouge arbore le fameux « prolétaires de tous les pays, unissez-vous » du Manifeste ! Le célèbre slogan paraît bien singulier, car les résultats des congrès fédéraux sont connus depuis maintenant plusieurs jours et que l’impétuosité du courant d’adhésion est confirmée par les chiffres. En effet, la motion regroupant le Comité de la IIIe Internationale et le gros de la nouvelle majorité l’a emporté largement et le noyau des « résistants » est littéralement écrasé : plus de 3200 mandats contre moins de 400 !

Le congrès ne doit pourtant être réduit à une vaine joute oratoire puisque les partis en formation cherchent à y justifier leurs options politiques dans la perspective de la lutte de légitimité qui opposera les organisations ouvrières rivales suite à la rupture en passe d’être consommée dans la salle du Manège. Comme l’affirma à la tribune Marcel Cachin, devenu partisan de l’adhésion, quelle que soit leur tendance, les dirigeants « recherch[aient] des autorités ». Sans surprise, la figure de Jaurès joue un rôle central dans cette bataille. Selon Jean Rabaut, à qui cette étude doit beaucoup, « des deux côtés, on invoque le disparu, comme d’autres se tournent vers Dieu pour faire pardonner leurs pêchés. […] Les résistants à l’adhésion répètent que "le courage, c’est de ne pas livrer sa volonté au hasard des impressions et des forces", les pro-bolcheviks rappellent que "c’est en allant vers la mer que le fleuve est fidèle à sa source" ». À Tours, on s’arrache indéniablement l’héritage de Jaurès.

Les orateurs venus de la « résistance » à Moscou multiplient les citations du leader de l’ancienne SFIO, car, défait lors du vote, leur courant s’érige dans la salle du Manège en défenseur acharné de l’unité socialiste dont Jaurès est évidemment le symbole. Sembat affirme que, présent, Jaurès, par « la présence de son génie » parviendrait à ressouder les rangs du parti « à l’instant ». Blum, quant à lui, rappela que Jaurès, flanqué de Vaillant et de Guesde, était toujours parvenu a frayé un chemin « entre une déviation de droite et une déviation de gauche ». Jean Longuet, partisan d’une adhésion « avec réserves », abjure les délégués présents à Tous de ne pas quitter la SFIO « pour aller à une nouveau parti communiste qui ne sera plus le parti de Jaurès ». Rejeté hors de ce nouveau parti par les dirigeants de l’Internationale, et en premier lieu par Zinoviev, il fait remarquer aux adulateurs de Moscou qu’il fallait « se dresser contre le fanatisme dont parle Jaurès dans ses belles citations » face à l’autoritarisme grandissant des bolcheviks.

Les partisans de l’adhésion sont gênés, car ils prennent la responsabilité de créer un nouveau parti sur les ruines de celui de Jaurès et s’éloignent de ce fait du jauressisme sur beaucoup de points. Toutefois, ils ne peuvent évidemment condamner la mémoire du tribun. Marcel Cachin ne fait référence à Jaurès que pour proposer l’étude de ses pages d’historien sur la Révolution française afin d’éclairer le sens de la Révolution russe. Frossard, que Jaurès, selon ses propres mots, avait « inondé de lumière » par le passé, ne l’évoque lui-aussi qu’à la marge. Vaillant-Couturier a le mérite de la clarté. À l’alternative « Lénine ou Jaurès », il répond : « Non. Ce qu’il y a de plus atrocement tragique dans [s]a mort […], c’est qu’elle a privé Jaurès d’assister à la Révolution russe […]. En souvenir de Jaurès, vive la IIIe Internationale ».

Même une fois la scission devenue un cruelle réalité, Jaurès fait figure de grand rassembleur. Ainsi, les « résistants » (Blum) et les « reconstructeurs » (Longuet), après leur départ de la salle du Manège où commence le congrès de la SFIC, font le choix de militer, malgré leurs divergences profondes, au sein d’une SFIO maintenue. Comme de son vivant, Jaurès permet de panser les plaies de la division. Selon Boncour, « c’est en conjuguant [leur]s efforts que [les socialistes] parviendron[t] à poursuivre et à réaliser l’œuvre entreprise par Jaurès ». Selon le compte-rendu sténographique, « une ovation accueille ces paroles. L’évocation de Jaurès nous réunit tous. Les larmes sont dans nos yeux. L’unité est faite. Les souvenirs de nos luttes entre nous ont disparu ». Son art oratoire si personnel, son statut de martyr et sa quête permanente de l’unité du camp des opprimés conféraient à Jaurès, même mort, un rôle politique crucial que, Lénine mis à part, on fit endosser à fort peu de dirigeants ouvriers post mortem.

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