GAUCHE DÉMOCRATIQUE & SOCIALE

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Centenaire des révolutions russes #1 : La Russie au début du XXe siècle

Il y a tout juste cent ans, la révolution mondiale faisait en Russie son entrée fracassante sur la scène de lʼhistoire. À lʼEst se levait une lueur vacillante qui permettait à lʼhumanité dʼentrevoir la perspective dʼun monde débarrassé de la guerre, de la misère et de lʼexploitation. Malgré sa tragique dégénérescence dont le sinistre symbole fut ce goulag où périrent tant des nôtres, lʼOctobre russe appartient aux opprimés du monde entier. Renouer avec ce moment fondateur peut leur permettre de retisser le fil de lʼhistoire tranché par la hache du stalinisme.

En 1914, la Russie était crainte de lʼEurope entière et personne ne pouvait imaginer quʼà peine trois ans plus tard, l’empire centenaire sʼeffondrerait comme un château de cartes et que lʼautocratie tsariste serait balayée en quelques jours par un puissant soulèvement populaire. Pourtant, des nuages menaçants s’amoncelaient depuis plusieurs années dans le ciel du régime.

Un colosse aux pieds dʼargile

La Russie du début du XXe siècle entre de plain-pied dans lʼère industrielle, mais la brutale modernisation que connaît le pays rend encore plus saillants ses archaïsmes socio-économiques. Ce mouvement modernisateur est accompagné dʼune poussée démographique dʼampleur, puisque, de 74 millions dʼhabitants en 1860, la population russe passe à 133 en 1900 et à plus de 171 millions en 1913. Le pays a connu un premier démarrage industriel dans les années 1890, même si la prospérité économique reposait alors presque exclusivement sur la demande des compagnies de chemin de fer. Le ralentissement des constructions de voies et la saturation du marché de matériel roulant y mirent un terme en 1901.

Malgré la frilosité de la noblesse et de la bourgeoisie naissante, Witte prôna à lʼaube du nouveau siècle une ouverture de la Russie aux capitaux étrangers. Le ministre de Nicolas II considérait en effet que « les forces personnelles vivantes qui pénètr[ai]ent dans un pays en même temps que les capitaux constitu[ai]ent un apport utile, fructueux dans la culture nationale commune dʼune nation puissante ». Cette vision optimiste des conséquences de lʼintroduction dans lʼéconomie nationale des capitaux européens – dont les fameux « emprunts russes » – nʼétait pas totalement dénuée de justesse. Avant-guerre, la Bourse de Saint-Pétersbourg était en mesure de placer les actions des sociétés de droit russe et de racheter une partie du capital des sociétés domiciliées à lʼextérieur. Par ailleurs, si 43 % du capital des banques russes était détenu par des étrangers, les actions émises étaient réparties dans une telle multitude dʼentreprises que les administrateurs russes conservaient une réelle marge de manœuvre.

Toutefois, à bien des égards, le gigantisme de bon nombre dʼusines dénotait davantage le retard général de lʼéconomie russe quʼil ne préfigurait lʼavenir. Dans leur grande majorité, les entreprises industrielles, îlots de modernité dans un océan rural, devaient tout produire et utilisaient une main d’œuvre pléthorique qui réalisait le tour de force dʼêtre à la fois fort peu qualifiée et relativement chère. En 1913, lʼEmpire russe produisait 36 millions de tonnes de houille et 4 millions de tonnes dʼacier, quand lʼAllemagne – pourtant deux fois moins peuplée – en produisait respectivement plus de 190 et près de 20... Au final, la recherche, pour les classes dominantes, du profit immédiat au détriment de lʼinvestissement suscitait la mauvaise gestion et la survie des grands groupes dépendait encore largement des avances de la Banque d’État. Malgré lʼexistence dʼentrepreneurs nationaux indépendants dans le textile et la présence de sociétés étrangères autofinancées dans lʼindustrie lourde, les brasseurs dʼaffaires dominaient largement à Saint-Pétersbourg

Une société fracturée

En 1914, la paysannerie russe ne possède, outre lʼapport des 150 millions dʼhectares des lots communautaires reçus après lʼabolition du servage (1861), que 38 millions dʼhectares, contre 44 pour la noblesse et 34 pour le reste de la population. Les grands domaines seigneuriaux, qui avaient le monopole de la production de la betterave à sucre, mais qui ne contrôlaient plus que 20 % du marché céréalier, étaient peu dynamiques. En réalité, la moitié de la production céréalière marchande était aux mains des paysans aisés (les koulaks), bénéficiaires des prêts hypothécaires de la Banque paysanne. Quant aux paysans sans terre, ils en trouvaient dʼautant moins facilement à exploiter que les grands propriétaires disposaient de plus en plus de salariés et de machines agricoles.

Comparée aux masses paysannes, la jeune classe ouvrière russe paraissait quantité négligeable. En 1913, la grande industrie employait 2,75 millions dʼouvriers, contre 1,5 pour lʼartisanat. Mais la brusque modernisation suscitée par lʼafflux de capitaux européens produisait un prolétariat extrêmement regroupé. En Russie, où 392 entreprises de plus de 1000 salariés occupaient 44 % de la main-d’œuvre, la concentration industrielle était en effet plus forte quʼen Allemagne. À Petrograd en 1916, les cinq plus grandes entreprises employaient plus de 80 000 ouvriers. Ces prolétaires urbains et relativement qualifiés, largement perméables à la propagande du Parti social-démocrate ouvrier de Russie (POSDR), constituaient le cœur de la classe ouvrière russe. Mais les centres sidérurgiques et charbonniers sortis de terre dans le Donbass, ainsi que les mines de lʼOural, employaient des ouvriers davantage attachés à la terre par leurs liens familiaux, voire par le travail saisonnier.

Face à la masse des petits paysans et à la montée de la classe ouvrière, le monde des élites faisait preuve dʼun étonnant manque de cohésion. Après la révolution de 1905, Stolypine sʼefforça bien de gagner les bonnes grâces des modérés, partisans dʼune lente évolution constitutionnelle, appelés « octobristes » en référence au Manifeste publié par Nicolas II en octobre 1905. Mais, dès que la peur de la révolution sʼestompa, le droite conservatrice, avantagée par la loi électorale de 1907, sabota le programme de réformes par en haut, promu par le nouvel homme fort du régime. A lʼinstar de lʼaristocratie française à la veille de 1789, la noblesse russe, refusant de se fondre dans une société censitaire de propriétaires, avait pris le parti de défendre bec et ongles leurs privilèges dʼun autre temps. Lʼéchec de Stolypine hâta le ralliement des « octobristes » aux « cadets » (KD pour « constitutionnels démocrates »), partisans dʼun régime strictement parlementaire. Au fond, le pouvoir nʼavait cure de la fronde des libéraux, tant il lui paraissait évident que ces derniers se jetteraient dans ses bras au premier signe dʼune subversion sociale qui accompagnerait immanquablement cette révolution politique quʼils appelaient de leurs vœux.

Ces classes supérieures que seule la crainte de la révolution rapprochait ne pouvaient guère se servir des couches intermédiaires comme dʼun paravent. Le pays avait bien formé des milliers de techniciens et dʼingénieurs dans la première décennie du siècle, mais ils faisaient généralement figure dʼagents du patronat dans le monde ouvrier. Quant à lʼintelligentsia rurale – ces agronomes, médecins, et instituteurs que lʼon appelait couramment « le troisième élément » –, elle était accusée par les privilégiés dʼavoir fourni des propagandistes aux soulèvements paysans de 1905-1907.

La répétition générale ?

Si les cinq premières années du XXe siècle avaient été marquées par une agitation protéiforme (propagande du POSDR au sein duquel ne se différenciaient encore guère les fractions bolcheviks et mencheviks, attentats des socialistes-révolutionnaires, prises de positions dʼorganismes légaux en faveur des libertés civiles, voire dʼune assemblée élue), ce sont les coups de feu de janvier 1905 qui annoncèrent nettement lʼexplosion de la révolution en Russie. Au cours de lʼannée 1904, les déconvenues successives de le flotte tsariste face au Japon envenimèrent une situation sociale déjà extrêmement tendue. Cʼest dans ce contexte que, le 22 janvier 1905, devant le Palais dʼhiver, lʼarmée tira sur la foule pétersbourgeoise venue adresser une pétition au tsar par lʼintermédiaire du prêtre Gapone, le leader dʼune Union des ouvriers russes tolérée par la police impériale qui escomptait noyauter par ce biais le mouvement ouvrier de la capitale. En ce jour qui reçut le nom de « Dimanche sanglant », la fusillade fit, selon les sources officielles, 130 morts et plusieurs centaines de blessés.

Le massacre suscita lʼindignation dans le pays tout entier et stimula encore davantage le mouvement populaire. Nicolas II tenta de lâcher du lest dès mars en annonçant la convocation dʼune assemblée consultative. Mais rien nʼy fit. Le torrent était bel et bien sorti de son lit. En réponse à une vague de grèves et à lʼagitation paysanne de lʼété, le tsar promit en août la création dʼune Douma élue, dont le rôle serait toujours consultatif. Cette proposition provocatrice constitua lʼun des ferments de la grève générale qui paralysa le pays du 20 au 30 octobre. Cʼest à cette occasion que les travailleurs qui « cherchaient à réunir en un faisceau leurs luttes fragmentées et à leur donner une direction » constituèrent les premiers soviets dont lʼobjectif était, selon lʼhistorien O. Anweiler, « de défendre les intérêts ouvriers sur la base de l’usine ». Fin octobre, le tsar publia sur le conseil de Witte son Manifeste qui garantissait les libertés civiles et annonçait lʼélection dʼun Douma cette fois investie de la plénitude du pouvoir législatif.

Le Manifeste dʼoctobre allait beau sʼavérer nʼêtre que de la poudre aux yeux, il nʼempêche que, sur le moment, il rallia au régime les partisans dʼune évolution progressive vers un régime constitutionnel et contribua à diviser les rangs des opposants à lʼautocratie. Les sociaux-démocrates, résolus à obtenir une assemblée constituante et méfiants vis-à-vis de ces liberté accordées dʼen haut, étaient dans les faits la seule force politique soutenant le mouvement social. Ils nʼen étaient que plus faciles à frapper. A la mi-décembre, le régime se sentait assez fort pour arrêter les membres du Soviet de Saint-Pétersbourg à la tête duquel Trotsky était parvenu à se faire élire. Lʼinsurrection armée que lʼorgane dirigeant de la révolution avait tant tardé à organiser nʼeut lieu, à lʼannonce du coup de force, quʼà Moscou et elle fut écrasée dans les derniers jours de décembre. Lʼheure de la réaction venait de sonner : les « Centuries noires » allaient pouvoir sʼen donner à cœur-joie, non seulement contre les juifs et les autres minorités nationales, mais aussi contre les libéraux, les insurgés paysans et les cadres ouvriers.

Le divorce définitif

La classe ouvrière nʼavait pas dʼhostilité a priori contre le régime avant 1905, mais le « Dimanche sanglant » et la répression de lʼagitation révolutionnaire après lʼéchec du soulèvement armé moscovite de décembre 1905 prévinrent une bonne fois pour toute le monde ouvrier contre le tsarisme. Cʼest pour cette raison que lʼère de la réaction triomphante fut de si courte durée. Dès 1912, le nombre de grévistes repart à la hausse : 725 000, puis 900 000 lʼannée suivante et près dʼ1,5 million en 1914. Un mouvement quasi insurrectionnel eut lieu dans les faubourgs ouvriers de la capitale dans les derniers jours de juillet 1914, au moment même où Poincaré venait apporter au tsar son soutien contre les Empires centraux.

Côté paysan, la timide réforme agraire promue par Stolypine, dont le but avoué était de détruire lʼexploitation communautaire, source selon ce dernier de lʼarchaïsme agricole russe, et de transformer le moujik en petit propriétaire entreprenant, fit long feu. En 1914, seulement 10 % des terres étaient touchées par le remembrement. Malgré les révoltes des années 1905-1906, la paysannerie, dévouée à son « père », le tsar, nʼavait pas encore définitivement rompu les ponts avec le régime. Mais Nicolas II perdit le crédit ancestral de ses pères en dissolvant les deux premières Doumas – qui avaient proposé un projet de réforme agraire plus ambitieux que le plan de Stolypine – et en minimisant le suffrage paysan dans la loi électorale réactionnaire de 1907.

En 1914, les contradictions travaillant la société russe étaient telles que les serviteurs du régime les plus clairvoyants avaient conscience que la moindre étincelle pourrait tout embraser.

Jean-François Claudon (article paru dans la revue Démocratie&Socialisme n°241 janvier 2017)

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