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GAUCHE DÉMOCRATIQUE & SOCIALE

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Aux origines de la classe sociale majoritaire

À la GDS, nous défendons l’idée que le champ politique est structuré par l’opposition fondamentale entre les deux classes sociales autour desquelles s’organise la production dans la société capitaliste – le salariat d’un côté et le capital de l’autre – et que la gauche est l’expression politique du premier et la droite du second.

C’est pourquoi nous donnons la priorité au social et que nous défendons le principe de l’unité de la gauche. C’est lorsque les organisations qui défendent le salariat unissent leurs forces que ce dernier a le plus de chances de marquer des points. Mais quelle est notre conception du salariat, et quelles sont les grandes évolutions de son histoire depuis l’apparition du mouvement ouvrier, d’abord en Grande-Bretagne, puis dans d’autres pays d’Europe dans le courant du XIXe siècle ?

Travail et salariat

Pour le marxisme, le travail est la base de l’organisation et de l’évolution des sociétés humaines. C’est donc une catégorie transhistorique qui marque toutes les étapes de l’histoire, à l’inverse de catégories comme le salariat ou le capital qui sont propres à l’étape capitaliste. Par travail, on entend l’exploitation et la transformation de la nature par l’effort humain afin de satisfaire les besoins des individus – besoins qui évoluent en fonction des capacités (des « forces ») productives et des conditions d’existence de l’humanité, même s’il s’agit d’abord des besoins biologiques les plus élémentaires. Les humains ont depuis toujours eu besoin de se nourrir et se tenir au chaud, mais ce n’est que depuis quelques siècles seulement qu’ils ont développé le besoin de pouvoir communiquer à distance.

Le développement du capitalisme est donc une étape historique dans l’évolution de l’organisation du travail humain. Cela signifie non seulement que d’autres modes d’organisation du travail (des « modes de production ») l’ont précédé, mais que d’autres lui succéderont aussi. Ces modes d’organisation du travail ont tous reposé sur la spécialisation de groupes sociaux selon les deux fonctions d’exécution et de direction du processus de travail.

Cette différentiation sociale a été permise par l’apparition d’un surproduit social. À un moment dans l’histoire, les capacités productives des humains réussirent à assurer davantage que la seule subsistance de l’espèce. La gestion de ce surproduit conduisit à l’organisation de classe du travail. Chaque mode de production successif a été structuré par l’opposition entre une classe assurant les tâches de production et une autre qui commandait le processus de production et disposait du surproduit. Une classe socialement dominée donc, et une autre socialement dominante. C’est ainsi que commence le texte le plus célèbre de l’histoire du mouvement ouvrier : le Manifeste du parti communiste de Karl Marx et Friedrich Engels.

« L’histoire de toute société jusqu’à nos jours n’a été que l’histoire de luttes de classes. Homme libre et esclave, patricien et plébéien, baron et serf, maître de jurande et compagnon, en un mot oppresseurs et opprimés, en opposition constante, ont mené une guerre ininterrompue… Dans les premières époques historiques, nous constatons presque partout une organisation complète de la société en classes distinctes, une échelle graduée de conditions sociales. »

Le salariat dans l’histoire

On peut, avec Marx et Engels, énumérer quelques-unes des grandes étapes d’organisation du travail humain : le travail servile (l’esclavage), le travail asservi (le servage), le travail salarié. Le mouvement socialiste fait le pari de la possibilité d’un autre mode d’organisation du travail, à savoir celui des producteurs librement et démocratiquement associés. À l’origine, le mouvement ouvrier en effet s’est structuré autour de la perspective utopique de l’« abolition du salariat ». Même si cette perspective est largement oubliée aujourd’hui dans les partis et les autres organisations de gauche, elle ne cesse de constituer l’idée-maîtresse sur laquelle s’appuie l’objectif d’une société fondamentalement différente du capitalisme, à savoir le socialisme.

L’esclavage se caractérise par le fait que les individus qui composent la classe dominante possèdent les individus qui composent la classe dominée et commandent leur travail, de la même manière que les capitalistes commandent le fonctionnement de leurs machines sous le capitalisme. En revanche, le servage est défini par l’ONU comme la « condition de quiconque est tenu par la loi, la coutume ou un accord, de vivre et de travailler sur une terre appartenant à une autre personne et de fournir à cette autre personne, contre rémunération ou gratuitement, certains services déterminés, sans pouvoir changer sa condition ». Ces deux modes d’organisation du travail ont largement dominé dans les sociétés structurées autour du travail agricole, dans lesquelles les forces productives, mais aussi la division sociale du travail, étaient limitées.

Le salariat est apparu à grande échelle et a commencé à devenir le mode dominant d’organisation du travail suite aux développements technologiques de la première révolution industrielle à la fin du XVIIIe siècle en Europe. Il s’est concentré dans les agglomérations urbaines qui servaient de points nodaux aux réseaux marchands qui faisaient circuler la production agricole à travers l’Europe et dans lesquelles les ateliers d’artisans se sont multipliés.

Le salariat se confond donc avec l’exploitation capitaliste. Il est l’une des deux classes fondamentales de la société capitaliste, celle qui assure les tâches de production, et s’oppose à celle qui assure les tâches de direction, le capital (qui ne se limite donc pas aux personnes détentrices des moyens de production, mais aussi à toutes celles qui dirigent ces moyens en leur nom). Le salariat se fonde sur la liberté juridique qui lui est accordée, mais aussi sur sa séparation d’avec les moyens de production, fruit de l’expropriation capitaliste. Cette double condition fait que la principale manière par laquelle les membres de cette classe peuvent se procurer leurs moyens de subsistance et subvenir à leurs besoins – y compris l’achat du dernier iPhone de nos jours – est de vendre leur force de travail (et non pas leur travail) aux personnes qui détiennent les moyens de production et peuvent donc exploiter cette force de travail et la faire fructifier. Le prix qu’occasionne cet échange est le salaire et, puisque le salaire cristallise l’essence du rapport social de production, on dénomme salariat le groupe social dominé.

La vente de la force de travail implique également le mécanisme de la plus-value (la forme que prend le surproduit social sous le capitalisme) qui est au cœur du mode de production capitaliste. Le groupe détenant l’essentiel des moyens de production achète la force de travail de la classe salariée qu’il met au travail. Mais la valeur produite par ce travail est supérieure à celle contenue dans le salaire par lequel la force de travail a été vendue. La différence est la plus-value qui prend donc la forme du profit et que les capitalistes sont chargés de gérer en décidant comment la réinvestir. Ou bien, dans les phases de décadence du capitalisme, au lieu d’investir ce surproduit, les capitalistes décident d’en consommer eux-mêmes une part de plus en plus importante à travers des formes de consommation que la grande majorité de la population ne peut qu’imaginer. Quel salarié par exemple peut se permettre des douches au champagne dans les hôtels de luxe de la Côte d’Azur ? Les inégalités se creusent alors et la société se polarise toujours davantage.

Déconstruire quelques lieux communs

Quand on définit comme ceci le salariat, on peut immédiatement voir que cette conception tranche avec certains lieux communs qui persistent toujours dans la conscience collective du mouvement socialiste.

Tout d’abord, le salariat ne se confond pas avec le travail manuel. Toute tâche de travail comporte une part de travail manuel et une part de travail intellectuel (ce que l’on pourrait appeler la composition organique du travail). La part respective de chaque type de travail peut être plus ou moins grande en fonction des tâches accomplies (entre un chercheur qui passe son temps à lire ou à écrire et un manutentionnaire qui soulève et dépose des objets, la différence est évidente), mais ce qui réunit les différents types de travail sous le capitalisme est le fait qu’ils s’accomplissent à travers la vente de la force de travail pour un salaire.

De même, le salariat ne se confond pas avec l’auto-exploitation fondée sur la petite propriété de moyens de production et donc la catégorie des travailleurs indépendants*. Les conditions d’existence d’un petit épicier ou d’un chauffeur de taxi indépendant peuvent être similaires à celles d’un salarié, mais leur place dans le processus de production est différente. Cela a une importance pratique car de cette différence naissent des aspirations et des réflexes différents. Entre l’agrandissement de son affaire avec l’embauche potentielle d’une ou deux personnes salariées, qui recèle la promesse de l’oisiveté, et la perspective d’une augmentation salariale et de meilleures conditions d’exercice de son travail, il existe une différence fondamentale.

Peut-être le lieu commun le plus répandu, cependant, est-il celui qui confond salariat et classe ouvrière (au sens des cols bleus). Ce lieu commun s’explique, comme on le verra dans un article ultérieur, par la composition sociologique du salariat durant une grande partie du XXe siècle, mais aussi, en France en particulier, par la mythification de cette partie du salariat par le PCF stalinien des années 1940-1960. Il est particulièrement important de déconstruire cette fausse évidence aujourd’hui avec le recul relatif des emplois industriels et la croissance des emplois dans les services, d’abord pour comprendre ce qui peut unir les uns et les autres et ensuite pour ne pas sombrer dans un pessimisme profond qui verrait la possibilité du socialisme s’éloigner à mesure que le nombre d’emplois diminue dans l’industrie.

Dernier lieu commun à déconstruire, le salariat se confondrait avec les groupes sociaux à faibles revenus et/ou sans patrimoine. La formation des salaires obéit comme l’échange de toute marchandise à la loi de l’offre et de la demande. Plus le type de force de travail recherchée par les capitalistes se fait abondante, plus cela abaisse le prix que sa vente commande, et inversement. Mais le rapport social fondamental reste le même. Certes, les conditions matérielles et morales d’existence se modifient selon que l’on vend un type de travail rare, et donc cher, ou pas. Mais la mise sous pression et la précarisation accrue de groupes de salariés, autrefois considérés comme des petits-bourgeois (les cas des chercheurs et des ingénieurs sont peut-être les plus emblématiques), montre que les mêmes dynamiques régissent les vies des uns et des autres et peuvent donc fournir la base de leur convergence politique. De même, accumuler un patrimoine ne modifie pas sa condition de salarié, dans la mesure où ce patrimoine ne procure pas un contrôle sur des moyens de production et les revenus en découlant. Posséder son logement ou sa voiture (des moyens de consommation) ne fait pas d’une personne salariée une capitaliste. Mais si cette personne réussit, en investissant par exemple son épargne en Bourse, à se procurer des revenus suffisants pour ne plus être dépendante de la vente de sa force de travail, alors sa place dans les rapports de production change en effet.

Salariat et utopie socialiste

Cette conception du salariat montre aussi sa centralité dans le projet socialiste – cela explique en quoi le salariat est le « sujet révolutionnaire ». En effet, le développement du salariat et du capitalisme se confondent avec la socialisation à grande échelle du travail (en particulier suite à la seconde révolution industrielle de la fin du XIXe siècle et l’avènement du capitalisme oligopolistique). Les capacités productives mises en œuvre par ce mode d’organisation du travail exigent que des millions de personnes coordonnent tous les jours leurs efforts. Cette socialisation du travail est en contradiction évidente avec l’appropriation et le contrôle socialement minoritaire du surproduit social (de la plus-value) par le capital – qu’il s’agisse des capitalistes « de droit privé » ou du capitaliste collectif qu’est l’État. La socialisation du travail génère aussi une conscience collective de classe qui favorise l’action de cette classe dominée comme aucune classe dominée par le passé n’en a été capable. Le salariat dispose de syndicats, de partis, d’associations, alors que les esclaves et les serfs ne s’étaient jamais dotés d’organisations collectives sur la durée.

De ces deux réalités sociales majeures – contradiction entre socialisation du travail et appropriation par une infime minorité / organisation collective de la classe dominée – naît la possibilité d’un dépassement du capitalisme à travers l’action consciente du salariat. Le but du socialisme est de socialiser non seulement l’exécution des tâches de production, mais aussi la fonction de direction du processus de travail à travers le contrôle démocratique sur les décisions d’investissement (la disposition du surproduit social) et sur la gestion du processus de travail.

* Il faut comprendre le terme « travailleur indépendant » non pas selon le statut socio-professionnel en cours en France, mais comme le travailleur qui commande lui-même son propre travail parce qu’il possède ses moyens de production (par exemple, un serrurier ou un plombier travaillant à son compte). Cela permet de classer les travailleurs des plateformes numériques (Uber, Deliveroo etc.) comme des salariés car, malgré leur statut, leur condition est déterminée par le fait de vendre leur force de travail à l’entreprise, même lorsqu’il s’agit de chauffeurs qui possèdent leur propre véhicule. De fait, l’usager fait appel à Uber, pas à autant d’entreprises qu’il existe de chauffeurs Uber. Même la justice commence à reconnaître cette réalité et c’est en effet une revendication majeure des travailleurs dans les nouveaux secteurs numériques que d’être requalifiés en salariés.

Cet article de notre camarade Christakis Georgiou est paru dans Démocratie&Socialisme de février 2018 n°252

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